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Les Gardiens, le livre.

45 portraits · 2012 →
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Extrait du livre The Guardians / Les Gardiens (Kehrer Verlag, 2019).

Je m’appelle Anastacia « Stacy » Fahnestock, j’ai cinquante-huit ans. Je vends des antiquités depuis trente et un ans. Je suis mariée à Scott Evans, il s’occupe de la boutique avec moi à Philadelphie. Nous avons démarré de manière très modeste au début des années 80 après avoir décroché un diplôme en art. J’étais serveuse et Scott charpentier.

Je devais me faire enlever mes dents de sagesse ; n’ayant pas les moyens de payer pour l’intervention, Scott et moi avons utilisé nos talents de dénicheurs pour trouver des objets intéressants et monter un petit stand d’antiquités. Nous avons réussi à vendre pour cinq cents dollars en un week-end et c’est comme ça que nous avons décidé d’utiliser ce don de savoir ce que les gens aimeraient pour en faire un business.

Deux fois par mois, les samedis, nous organisions une vente de rue qui prit de l’ampleur avec les semaines et nous obligea à rendre notre entreprise un peu plus officielle. En 1985, un marché aux puces avait été aménagé dans une ancienne synagogue, et nous avons décidé d’y louer un espace pour deux cents dollars par mois. C’est en 1996 que nous avons déménagé dans ce plus grand local. Le quartier craignaït, il y avait des rats partout, mais ça ne nous a pas empêché d’acheter l’immeuble. Nous l’avons rénové à neuf et avons loué l’un des appartements à une famille qui cherchait un endroit où vivre.

Les énergies sont très présentes ici. À cet endroit précis se trouvent pas mal de bibelots ayant appartenu à un homme décédé de manière assez violente : il est mort d’un anévrisme pulmonaire en s’étouffant.

C’est assis aux toilettes qu’il poussât son dernier soupir. Comme il habitait au deuxième étage, les voisins du dessous avaient remarqué une énorme tâche au plafond prise d’assaut par les mouches. Son corps s’était liquéfié suite à l’état avancé de sa décomposition. Il y avait du sang partout quand nous sommes entrés dans l’appartement pour récupérer les objets qui empestaient la mort. Nous en avons racheté quelques-uns et les avons rapportés au garage pour les désinfecter et nous assurer qu’ils étaient très propres avant de les mettre en vente la semaine suivante.

Cette personne avait des goûts très spécifiques et collectionnait un certain type d’objets, donc la collection complète était très cohérente et j’avais choisi de la présenter dans une vitrine.

Un jour, une dame entra dans la boutique par hasard. Elle se rendait à un entretien d’embauche pour un poste de masseuse plus bas dans la rue et s’exclama: «J’adore votre boutique, est-ce que je peux faire un petit tour ? » Quand elle eut terminé, elle me demanda si je connaissais l’origine de chacun des objets. Je lui répondis que ça dépendait des cas, car parfois la vente ne se faisait pas directement avec les propriétaires, mais avec les avocats responsables de la succession des biens. Une section de la boutique l’avait troublée, elle sentait que le propriétaire avait été victime d’une mort violente et pointa vers la section où se trouvaient les objets de la fameuse vitrine. J’en ai la chair de poule rien que d’y penser. Je lui ai raconté l’histoire que je viens de vous raconter, elle me remercia et s’en alla. Je ne l’ai plus jamais revue.

C’est l’amour des objets qui nous pousse à faire notre métier. Nous prenons un plaisir fou à les dénicher, à découvrir leur histoire et à les mettre à disposition de nos clients.

Ces objets sont de véritables capsules temporelles. Il m’est arrivé d’en vendre certains et de les regretter, car je ne les reverrai plus jamais. Donc maintenant j’évite de mettre en évidence les objets pour lesquels j’ai un attachement sentimental. Pour moi, ces poupées sont le coeur de la boutique, je pense que le jour où je les vendrai je n’aurai pas d’autre choix que de la fermer. Mais bon, elles sont très chères donc je ne m’inquiète pas trop. [rires]. Elles sont ici depuis vingt ans, je ne pense pas que j’arriverai à m’en séparer.

Je m’appelle Scott Evans, j’ai soixante ans. J’ai démarré en affaires avec Anastacia il y a trente ans, après avoir acheté une maison qui avait besoin d’être rénovée et meublée. C’est en farfouillant dans les ordures que nous avons réussi à trouver des objets et des meubles intéressants. Certains étaient abîmés ou cassés, mais grâce à mes compétences de charpentier, je suis parvenu à les remettre en état. Le sous-sol de notre maison me servait d’atelier, puis nous avons déménagé dans un autre espace avant de nous installer ici. Le garage de la boutique est mon espace : au fil des années, j’ai amassé une collection d’outils et acquis les compétences nécessaires pour réparer et remettre en état des meubles anciens. Nous fabriquons aussi des lampes dans la pièce voisine.

C’est la passion qui nous anime. Quand Anastacia et moi déciderons de tout arrêter, j’imagine que tous les objets seront vendus aux enchères et la boutique sera détruite pour laisser place à des logements de luxe. Mais la retraite n’est pas pour tout de suite. Vous savez, les gens comme nous ne prennent pas leur retraite, ils travaillent jusqu’à leur mort. Donc c’est ce qui risque d’arriver; l’un d’entre nous mourra et l’autre arrêtera. Je ne me vois pas continuer sans elle. Cette boutique est son bébé et je suis son employé. Je vis pour la rendre heureuse, voilà tout.

Je m’appelle Marie Gagné, je suis une passionnée de collections. Rétro Ville est un magasin nostalgique. On y trouve des objets d’enfance de l’époque de nos grandsparents. Ces objets, prisés par les collectionneurs, ont disparu de la circulation puis sont réapparus une quarantaine d’années plus tard.

Cette boutique n’a qu’une vocation : faire plaisir, on ne se prend pas au sérieux. Le temps s’arrête et on se retrouve plongé dans les années 50, ces années magiques arrivées après la terrible Seconde Guerre mondiale.

Nous vendons aussi quelques objets des années 60-70.

Les gens viennent ici pour revivre leur enfance ou l’enfance de leurs parents ou grands-parents. On oublie les années 2000 où tout va vite à cause des nouvelles technologies. Les objets qu’on trouve dans ma boutique ont été préservés et rendent heureux.

C’est un lieu unique à Montréal dans lequel on peut se replonger dans l’histoire de la ville et de ses manufactures.

Nos objets sont pour la grande majorité des originaux, nous avons quelques reproductions, mais elles sont rares.

Mon mari a eu l’idée d’ouvrir la boutique en 1978 après avoir trouvé une boîte de tabac métallique des années 40.

Pour trouver des objets, on a besoin de collectionneurs qui ont conservé les objets du temps. Mon défunt mari était très doué pour dénicher ces objets.

Nous achetons quasiment tout ce que les gens nous apportent. On vient ici pour se faire plaisir sans trop dépenser. Ça ne coûtait pas cher dans les années 50 alors on essaye de garder ça accessible à tous.

Tous les gens qui franchissent notre porte vivent une expérience qu’ils n’oublieront jamais.

Retro-Ville a fermé ses portes peu de temps après.

Je suis Richard Lévêque, j’ai soixante-huit ans et je suis un accumulateur, une personne qui adore les objets. J’ai ouvert cette boutique en 1980. Au début, elle s’adressait un peu à tout le monde, puis finalement j’ai décidé de ne faire que de la location. Je me suis donc mis à accumuler des objets farfelus, des objets qui parlent sans nécessairement être des trésors. Et puis finalement, j’ai développé une clientèle composée principalement de gens des milieux du cinéma et du théâtre. Je continue de m’émerveiller avec des petits riens.

Même si a priori ça ne semble pas être le cas, il y a une certaine forme de logique dans ma boutique : j’essaye de garder les choses groupées par familles, pour rendre ça plus facile à trouver. Pour la personne qui vient faire un tour, ce n’est pas tout à fait évident parce que les objets ne sont pas présentés à leur pleine valeur. Moi je sais que c’est là, par exemple derrière autre chose. Au moins, je trouve toujours ce que je cherche. Rien n’est à vendre ici. J’aime la comparaison avec un jeu de cartes : on a toujours les mêmes cartes, mais jamais le même jeu.

Je m’appelle David French, j’ai quarante-sept ans, et je suis un homme ; enfin je l’étais encore la dernière fois que j’ai vérifié. Les choses changent si rapidement de nos jours : ah cette nouvelle génération! [rires]

Je suis le directeur de Mark Sullivan Antiques & Decoratives, une boutique d’antiquités à Londres.

J’adore ce que je fais, car je suis en permanence entouré de très beaux objets et mon métier me permet de rencontrer toutes sortes de personnes et d’apprendre un peu plus sur l’histoire de ces objets.

Les gens aiment parler de leurs collections, de la mythologie et des exploits de ces grands personnages de l’histoire. Bien sûr, il y a toujours des histoires que je n’ai jamais entendues qui ne font qu’accroître mes connaissances et piquer ma curiosité.

J’ai rencontré Mark, le propriétaire de la boutique il y a trente ans à Camden Market où j’avais un stand. Nous sommes devenus de bons amis au fil des années. Quand Camden Market est devenu intenable pour nous, il m’a offert de gérer ce magasin qu’il était sur le point d’ouvrir dans le West End de Londres. J’ai immédiatement sauté sur l’occasion. C’était il y a vingt-deux ans.

J’ai la chance de pouvoir emmener mon chien au travail. C’est agréable d’avoir son meilleur ami et compagnon avec soi. Je ne demande que ça de pouvoir passer encore vingt-deux ans à travailler ici.

Je m’appelle Guylaine Sirard, j’ai soixante et un ans et je suis la propriétaire de la brocante D’lci, d’ailleurs et d’hier à Montréal.

Mon conjoint Philippe a été propriétaire d’un magasin d’antiquités et d’une galerie d’art pendant seize ans. Je lui donnais beaucoup de conseils sur comment gérer sa boutique et il ne m’écoutait jamais. C’est pour ça que j’ai ouvert ma brocante en 2005, pensant que je me débrouillerai vraiment mieux que lui. Je travaille comme une acharnée, mais c’est vraiment plus difficile que je pensais.

Je m’appelle Philippe, j’ai soixante ans, et je suis le conjoint de Guylaine.

Guylaine travaillait dans le communautaire et passait le reste de son temps à la maison. Elle préparait le souper et m’appelait chaque soir pour que je rentre à la maison pour dîner avec elle. Je travaillais sans arrêt, et comme ma clientèle venait surtout le soir, je restais ouvert très tard. Guylaine se fâchait fréquemment et pensait même que j’avais une maîtresse.

Lorsqu’elle est devenue antiquaire, les rôles se sont inversés : c’est moi maintenant qui l’appelle parce qu’elle n’est jamais à la maison pour les soupers.

Elle a enfin compris ce qu’est la vie d’un petit commerçant. On travaille tout le temps. Tout le temps. C’est fou.

À l’époque, j’essayais simplement de joindre les deux bouts. Aujourd’hui, c’est son tour. C’est vraiment rigolo. C’est le karma.

Je m’appelle Gary Stone, j’ai soixante-douze ans et je suis le propriétaire de Stoneage Antiques.

Mon père Milton et moi avons démarré cette entreprise il y a quarante-neuf ans. Il était entrepreneur paysagiste et, par le biais de l’aménagement paysager, il achetait des cabanes, des ancres, des chaînes, etc. Les gens venaient nous voir suite au travail que nous avions fait à tel ou tel endroit et ils nous demandaient d’installer un canon ou une ancre dans leur jardin. Nous avons donc commencé à rassembler une quantité d’objets et c’est ainsi que notre collection d’antiquités a grandie. Quand j’ai eu dix-huit ans, j’ai dit à mon père que j’en avais marre de creuser des trous et que nous ferions mieux de nous consacrer à la vente d’artefacts historiques, notamment des canons, des épées, des parties de bateau et des objets préhistoriques, comme une défense de mammouth vieille de 20 000 ans.

Mon père est décédé il y a environ vingt-cinq ans et j’ai pris la relève. Voici comme cette aventure a commencé.

Mon fils Ryan gère le magasin avec moi maintenant. Nous vendons et louons énormément aux productions cinématographiques, aux émissions de télévision et à des salles de spectacle locales. Notre entrepôt est une mine unique d’approvisionnement pour les décorateurs d’intérieur et les artistes ainsi que pour les magazines, les organisateurs de soirées à thème, et même les restaurants.

Nous avons acquis la plupart de nos antiquités au fil des ans, souvent grâce à différentes ventes immobilières. Nous sommes l’un des endroits les plus intéressants et les plus fascinants du pays.

Notre entrepôt est situé loin des sentiers battus. Il faut nous traquer pour nous trouver. C’est stratégique, les gens qui nous trouvent viennent souvent pour acheter quelque chose et de cette manière nous évitons les badauds.

Le 12 juin 2018, Ryan Stone a annoncé sur Facebook la vente du magasin.

Bonjour, je m’appelle Francine Gadoury, j’aurai soixantecinq ans le mois prochain.

En 1981, Denis, un collègue de bureau m’a invité à aller voir un film au cinéma. Je ne suis même pas retournée chez moi ce soir-là, nous ne nous sommes plus jamais quittés. Huit années plus tard, nous avons ouvert une boutique d’antiquités spécialisée dans les jouets anciens à Frelighsburg dans les Cantons de l’Est.

La spécialité de Denis était de réparer et de donner une deuxième vie à ces pauvres petits jouets brisés.

Notre maison croulant sous la quantité d’objets amassés au fil des années, nous décidâmes de louer un appartement afin de les vendre. Un jour, un homme se présenta et nous proposa de louer un local commercial qui lui appartenait. Il était également féru d’antiquités, et nous fit découvrir sa passion pour les jouets anciens et sa superbe collection de camions de pompiers.

C’est ainsi que nous en sommes venus à organiser le premier festival du jouet ancien de Frelighsburg qui a attiré près de dix mille visiteurs en un week-end dans ce tout petit village perdu de mille habitants. Les gens venaient d’un peu partout pour voir ça. C’était fantastique parce que nous avions transformé le village en un village de jouets. Il y en avait partout, dans tous les bâtiments. C’était vraiment chouette. Nous avons également créé un événement qui s’appelait « le petit cirque antique » où les jouets faisaient le cirque. Nous avions des jouets centenaires. Les gens pleuraient en voyant ça. C’était vraiment beau. Le festival a duré quatre ans : de 1990 à 1994.

Nous avons ensuite déménagé à Montréal, d’abord sur la rue Notre-Dame, puis sur Amherst. Nous vendions des articles vintage et des objets de collection. Denis n’avait pas sa langue dans sa poche et il connaissait tout le monde. On a tenté d’imposer le festival à Montréal, mais c’était plus compliqué parce qu’il y avait beaucoup d’événements et les emplacements étaient moins propices. C’est avec beaucoup de regret qu’on a laissé tomber.

Un jour Denis a appris qu’il avait contracté l’hépatite C. Pendant près de cinq ans, il a essayé toutes sortes de nouveaux traitements pour essayer de se débarrasser de ce foutu virus. Mais malheureusement, les médicaments et les traitements ont accéléré la maladie qui s’est transformée en cancer du foie. Il est décédé quelques mois plus tard, en octobre 2013.

On avait monté cette boutique ensemble. Je trouvais ça trop difficile de continuer dans les mêmes locaux sans ai donc quitté Montréal pour m’installer près de ma famille dans les Cantons de l’Est.

J’ai déménagé il y a quelques mois sur la côte pacifique du Mexique où j’ai ouvert une boutique pour les passionnés de vin. Une nouvelle aventure et une nouvelle vie commence mais c’est toujours le même ange gardien qui me guide et me protège.

Mon nom est Catherine Auriol et je suis née en 1965. J’ai toujours habité à Montréal. Ma mère est de la petite noblesse d’Outremont et mon père était un provincial de Perpignan, en France: la rencontre de deux mondes opposés.

J’ai fait des études universitaires parce que c’était ce qu’on attendait de moi. J’ai obtenu une maîtrise en anthropologie en 1993. Je ne trouvais pas de boulot dans mon domaine. L’année suivante, j’ai découvert le travail avec l’argile. J’étais surtout intéressée par la sculpture, même si la technique de tournage me plaisait aussi.

Comme sous l’effet d’un sortilège, j’ai postulé pour l’école de céramique et de là, tout s’est enchaîné rapidement: un an de formation — nettement insuffisant pour l’apprentissage de ce métier millénaire — l’établissement de mon atelier personnel, le début d’une production afin de faire ma première expo en 1997. Le monde des céramistes était une famille généreuse et amicale. Les artisans sont des êtres particuliers, plein d’émotions, de courage et de résilience. J’avais enfin trouvé une maison pour mon âme.

Après un stage en France durant lequel j’ai découvert de nouvelles techniques et d’autres univers de création, je suis rentrée à Montréal avec la conviction que mon futur atelier devait avoir un showroom. En 1999, ma mère et moi avons acheté un vieil immeuble sur la rue Laurier Est et l’avons transformé en atelier-boutique, Gaïa. Au fil des années, nous avons changé mille fois de look mais jamais de visée : promouvoir et diffuser la céramique d’ici faite à la main. Nous souhaitions également offrir des cours de céramique aux personnes désirant apprendre cet art.

En 20 ans, tout a changé : la pratique, l’esthétisme, mes envies, mes créations. Mon fils a grandi, j’ai vieilli, j’ai perdu père et mari, mais il me reste toujours ce besoin très fort de faire des bidules en argile, des assiettes, des couverts, du chic, du choc. Les clients aussi ont changé. Ils s’intéressent au fait-main, au local, au non-industriel. Ils s’y plongent même sans retenue. Les classes sont pleines, les gens veulent occuper leurs mains et vider leur tête trop chargée.

Depuis 2015, j’ai fait mon trou en réalisant les vaisselles des restaurants les plus connus de Montréal, Québec et Toronto. Cela me permet de payer les frais, de donner du boulot à trois personnes. Gaïa a survécu à moult tempêtes, c’est une force souterraine, un peu à contrecourant, même dans les moments les plus difficiles. Mais au-delà de tout cela, c’est dans l’humilité qu’on est fier, c’est dans la réalisation de soi qu’on peut rester terre à terre et offrir ce qu’il y a d’intemporel.

Je m’appelle Avok Sislian. Je suis né le 22 novembre 1933. Mon père était cordonnier et travaillait chez un officier français pour qui il confectionnait des chaussures de luxe à la main. Après le départ des français, mon père se retrouva avec un stock de chaussures à écouler. Un ami lui proposa de les vendre à Saïda : il connaissait un officier britannique susceptible de les lui acheter. Une nuit, il y eut un bombardement et l’officier s’échappa pour sauver sa peau. De retour à Beyrouth, mon père loua cet espace et y ouvrit cet atelier avec un associé. Ils ont commencé sans rien, ils faisaient tout à la main. Ils achetèrent ensuite leur première machine à crédit. Ils firent un premier versement de mille livres, puis un second de quatre cents livres. C’était une bonne affaire, car elle en valait deux mille.

En 1947 ils firent l’acquisition d’une machine toute neuve provenant des États-Unis. C’est celle-là que j’utilise encore aujourd’hui. Je la répare moi-même quand elle tombe en panne, car on ne trouve plus ni accessoires, ni pièces de rechange, ni rien du tout. Je fais tout avec mes mains. Je ne répare pas les chaussures ; je les confectionne. Les nouvelles machines ne font que coller les semelles, alors que moi je les couds.

C’est vers 1955 que j’ai rejoint mon père pour travailler avec lui et apprendre le métier.

Je me suis marié dans les années 60. Mes enfants sont maintenant tous mariés, et c’est mon gendre qui m’amène tous les matins à sept heures et demie à mon atelier.

J’y passe toute la journée, je déjeune même au magasin: ma femme me prépare un petit repas. Le soir, c’est soit mon gendre, soit ma fille qui me ramène à la maison. Nous sommes une famille nombreuse très unie. Nous nous réunissons tous les quinze jours les dimanches, grands et petits, autour d’une même table pour passer un moment tous ensemble.

Nous avons été élevés dans le respect des aînés. Et c’est comme ça que j’ai éduqué mes enfants. De nos jours, les choses ont bien changées et les jeunes accordent de moins en moins de valeur aux personnes âgées.

J’ai eu des petits soucis de santé, notamment des problèmes aux jambes car je passe mes journées debout.

Le médecin m’a donné des médicaments et ça va mieux maintenant. Je suis content de mon état actuel : je travaille, je bricole, ça va. Je n’ai pas pas beaucoup de boulot, mais c’est mieux que rien.

On me demande parfois si j’ai un successeur pour mon magasin et pour mon métier. Je leur réponds non. Personne n’est intéressé à apprendre ce métier qui ne rapporte pas grand-chose. Je leur dis « après moi le déluge », qu’ils fassent ce qu’ils veulent quand je ne serai plus de ce monde.

Je m’appelle Vincent Pirimian, j’ai soixante-dix-huit ans, je suis un arménien catholique du Liban. Je suis marié à une française. Nous vivions à Gemmayzeh, un quartier de Beyrouth depuis quatorze ans quand la guerre a éclatée. Je retrouvais ma femme en pleurs chaque jour. Elle était effrayée et craignait pour nos vies. Sur les recommandations de ma mère qui ne supportait pas que sa belle-fille soit malheureuse, nous avons quitté le Liban pour la France en 1980.

Au Liban, j’étais patron, j’avais treize employés ; nous fabriquions des sandales en cuir. lci je suis un demi-patron dans ma boutique de deux mètres carrés qui se situe sous le porche de l’ancien Manège Duphot.

Je répare tout : les sacs, les talons, les semelles, les valises. On me demande souvent la signification de toutes ces images collées du sol au plafond dans ma boutique: ce sont pour les plupart des cartes postales que j’ai reçues d’un peu partout et des images que j’ai découpées dans des magazines.

J’adore raconter des blagues et faire des devinettes, d’ailleurs il m’arrive de donner des réductions aux personnes qui devinent les réponses.

Je m’appelle Lorena Agolli, j’ai trente-deux ans. Je suis la propriétaire de Sole Survivor, une cordonnerie à Toronto exclusivement composée de femmes. Cela fait trois ans que j’ai repris cette affaire.

C’est vraiment par pur hasard que j’exerce ce métier, d’autant plus que j’ai un profond dégoût des pieds. [rires] C’est en me fabriquant une paire de mocassins que j’ai été séduite par le fait que mes mains avaient le pouvoir de créer un objet que je pouvais porter et dans lequel je me sentais super bien. J’ai donc continué mes recherches puis j’ai suivi un apprentissage pendant un an avant de travailler ici à mi-temps. Le précédent propriétaire cherchait un repreneur, j’ai décidé de faire confiance au destin en lui rachetant sa boutique.

Venant d’une famille d’immigrés, j’avais besoin de retrouver ce sentiment d’appartenance, de me sentir attachée à une tradition et de laisser une trace quand je ne serai plus là. Nous vivons dans une culture du jetable ; j’aimerais que les gens réalisent la valeur du travail artisanal et qu’ils se sentent connectés à cet autre humain qui a confectionné leur paire de souliers. Des chaussures, des sacs ou des vestes de bonne qualité vont durer vingt où trente ans, ils vont vieillir avec eux et prendre du caractère avec les années.

Notamment à cause des médias sociaux, la tentation de suivre les tendances et d’aller dans le même sens que tout le monde est très forte. Depuis mon plus jeune âge, sûrement parce que mes parents déménageaient souvent, j’ai toujours ressenti ce besoin de retourner à des valeurs plus humbles et humaines. Être mon propre patron dans un domaine comme celui-ci, ressentir la pression quotidienne de devoir travailler fort pour pouvoir payer mon loyer et mettre du pain sur la table, voilà ce qui me garde en vie aujourd’hui et nourrit mon âme. Je suis bien plus créative et heureuse que si je devais rester enfermée dans un bureau derrière un écran d’ordinateur à attendre de toucher mon salaire sans avoir à me donner à fond. J’ai envie de mériter ma place dans ce monde. Comme je l’ai mentionné auparavant, je pense que c’est primordial de laisser une trace qui affecte positivement d’autres personnes et qui me survivra après ma mort. J’aime offrir un cirage de souliers gratuit aux couples lorsqu’ils se marient; j’y mets plein d’amour afin qu’ils le ressentent lors de la marche vers l’autel. C’est essentiel d’avoir une connexion avec les objets.

Je suis très concernée par ce que nous laisserons derrière nous une fois que nous aurons quitté notre enveloppe corporelle. C’est très important pour moi de faire partie de la solution et non pas de rajouter plus de déchets à cette planète. Rien qu’à penser à toutes ces bottes ou autres articles de maroquinerie dont la vie a été prolongée par mes mains nues, je me sens plus connectée à cette terre; j’essaye autant que possible de transmettre cette philosophie à ma clientèle, d’investir dans la qualité et non la quantité.

Je ne me fais pas trop de souci pour la nouvelle génération. Je pense qu’elle a la capacité de faire les choses mieux que nous car elle maîtrise vraiment bien toutes ces nouvelles technologies. Je me débrouille pas trop mal et je sors du lot si on me compare aux vieux de la vieille du métier car j’utilise les médias sociaux à mon avantage et aussi pour éduquer mon entourage.

Je prends mon travail très au sérieux ; c’est primordial de bâtir une relation durable avec mes clients. Je me considère comme un Gardien. Je suis une rescapée de ce métier.

Je m’appelle Habouba Ishac, je ne suis pas née le 5 mars comme indiqué sur ma carte d’identité, mais le 11 février 1960. J’ai fait mes études au collège de l’Immaculée Conception, pas loin de notre maison à Achrafieh, un quartier chrétien de l’est de Beyrouth.

Ma mère, Mounira, quitta très jeune le Caza de Batroun, un quartier portuaire du nord du Liban pour chercher du travail à Beyrouth avec ses frères. Ils s’installèrent tous ensemble dans une chambre en location.

Elle trouva un travail de vendeuse dans une galerie de meubles dont le propriétaire s’appelait M. Hasbani.

Il lui acheta une machine à coudre afin qu’elle puisse confectionner des housses en tissu pour protéger les meubles lors des livraisons — à l’époque les rouleaux de nylon n’existaient pas. Il lui demanda ensuite de faire des rideaux, puis des coussins. Au bout d’un certain temps, ma mère, forte de ses expériences, quitta son employeur et ouvrit sa propre boutique.

En 1969, elle loua une petite échoppe dans le quartier de Tabaris. Sa clientèle commença à augmenter petit à petit grâce au bouche-à-oreille positif de ses clients satisfaits. Ma mère offrait un service impeccable et se déplaçait même chez ses clients pour prendre les mensurations des rideaux et des meubles, et elle s’occupait même de la livraison.

Un jour, le propriétaire de l’immeuble dans lequel sa boutique se trouvait vint lui annoncer que son immeuble allait être détruit. Il la dédommagea et elle déménagea dans le local où je me trouve encore aujourd’hui.

Vers 1990, j’ai quitté mon travail pour venir travailler avec ma mère jusqu’à son décès en 2006 à l’âge de quatre-vingt trois ans.

Dès lors, j’ai poursuivi son œuvre en la modernisant et j’ai créé de nouveaux articles, comme les couvre-lits en patchwork, ou des coussins — aussi appelés « galettes » — pour les chaises. Je tapisse aussi de petits tabourets et des petits sièges.

Malgré la situation économique actuelle et le marasme qui règne en ville, je ne m’en sors pas trop mal, grâce à Dieu.

Je m’appelle David Rogers, j’ai soixante-quatorze ans. Je suis originaire de Denver, au Colorado. J’ai déménagé à Montréal en 2001 où j’ai ouvert un petit atelier-boutique dans lequel j’offre un grand choix d’articles en cuir faits à la main, ainsi que des services de réparation, de restauration et de consultation d’articles de maroquinerie. Je me vante de pouvoir créer ou copier n’importe quel objet en cuir. Gagner ma vie honnêtement en faisant un travail que j’aime est ma définition du succès.

Mon atelier est situé sur Le Plateau-Mont-Royal, un quartier charmant connu pour ses petites boutiques. Je ne vends rien sur Internet. Les clients doivent venir à ma boutique. Je n’ai pas de téléphone non plus.

Je suis entièrement autodidacte : mon savoir est une combinaison de recherche, de déconstruction, d’imitation, d’observation, d’innombrables essais et d’erreurs, de voyages dans le monde, ainsi qu’une touche innée de bon goût. J’ai été mon propre patron quasiment toute ma vie. J’ai ouvert ma première boutique à Denver en 1963, puis à Cape Cod, sur la Costa del Sol en Espagne, à Aspen au Colorado, et à San Francisco en Californie.

Sion me demande de faire quelque chose que je n’ai jamais fait auparavant, j’apprends la technique. Cette curiosité fait partie intégrante de ma joie de créer. Si une chose est possible, vous pouvez être sûr que je trouverai un moyen de la faire.

J’ai découvert Burning Man en 1986, lors de sa première édition.

À cette époque, je vivais à San Francisco et des gens parlaient d’une fête sans nom dans le désert. J’ai décidé, avec quelques amis, d’aller voir de quoi il s’agissait. La seule « contrainte » était de contribuer à la fête d’une façon ou d’une autre, alors je suis allé à Toys "R” Us et j’ai acheté une caisse de yo-yos électriques qui s’allumaient quand on les faisait tourner. Nous avons ensuite fait sept heures de route pour nous rendre sur le site. Nous nous faisions appeler « la première église des yo-yos électriques ».

Nous faisions des balades nocturnes avec nos yo-yos et nous en distribuions à qui en voulait bien. Ils étaient assez pratiques, car ils nous permettaient de nous retrouver facilement la nuit. J’ai été totalement époustouflé par cet événement. J’y suis retourné six autres fois ensuite.

Je pense sincèrement que Burning Man est l’événement artistique le plus étonnant de la planète et qu’il s’agit probablement de la fête la plus spectaculaire dans tous les sens du terme « fête ». C’est vraiment un phénomène extraordinaire. Je ne lui souhaite que le meilleur et j’espère y retourner un jour.

Je m’appelle Franck Min. Je travaille comme encadreur d’art dans le 8° arrondissement à Paris. J’ai cinquantedeux ans. J’ai commencé mon travail à l’âge de quatorze ans, même un petit peu avant parce que c’était le métier de mon papa: il était ébéniste de profession, et il est devenu encadreur avec le temps.

J’ai fait beaucoup de petits boulots quand j’étais jeune: de la mécanique, boulangerie, etc. Mais comme tous les jeunes, on ne reste pas à une place, on s’en va.

Mon père en a eu marre, il m’a donc pris avec lui, et m’a formé. J’ai ensuite complété ma formation chez tous ses copains, avec qui j’ai appris la reliure et plein d’autres techniques que mon père ne pouvait pas m’apprendre puisqu’il n’y connaissait rien. Voilà comment je suis devenu encadreur. En bossant un petit peu avec plein d’autres encadreurs.

On apprend avec les autres. Et ce sont les rencontres qui font ce que tu deviens après, en vieillissant ; les gens que tu croises quand tu es tout petit, et tout au long de ta vie. Parfois, des gens te donnent de mauvais conseils, mais il y en a d’autres qui t’en donnent des bons et quite montrent des astuces que tu ne connaissais pas et c’est comme ça que tu apprends un bon métier.

Ma passion c’est la mécanique. Quand j’étais jeune, je voulais faire mécano, mais c’était un métier pas terrible en fait. J’ai alors changé pour devenir encadreur. Je bosse en parallèle sur des projets personnels qui me passionnent, et puis, quand j’en ai marre, j’arrête et je recommence quand ça me tente à nouveau. J’apprécie ces moments durant lesquels ni client ni patron ne me met la pression. Ce qui me fait continuer ? Payer ma maison, élever un gosse, des crédits surtout, voilà ce qui me fait continuer. La passion aussi, ça c’est sûr.

Au final, on travaille tous pour faire plaisir aux autres. Je le répète tout le temps. Quand on s’occupe des cadeaux de Noël, les gens sont contents de notre travail : par exemple, lorsque je fais une restauration de toile ayant appartenu à des parents ou à des grands-parents, les gens sont émerveillés de découvrir la couleur originale et les détails d’une peinture ou d’un dessin qu’ils ne voyaient plus parce qu’ils étaient encrassés. Ce sont toutes ces petites gratifications qui me donnent envie de venir bosser le matin.

Je me nomme Juliette Trolio, j’ai soixante-deux ans et je suis la propriétaire de la mercerie Rix Rax à Montréal. Lorsque j’étais globe-trotteuse, j’ai fait la connaissance d’un homme en Indonésie qui m’a fait découvrir Berlin- Ouest. J’y suis arrivée durant la Guerre froide de 1980 à 1985. Ces années passées à Berlin furent les plus intéressantes de ma vie. À cette époque, c’était le début de l’art graffiti. J’y ai rencontré plusieurs artistes entre autres à la Galerie Endart.

Lorsque j’ai vu la toile Rix Rax, ce personnage imaginaire du conte fantastique du poète Paul Scheerbart, j’ai tout de suite été charmée. Je suis rentrée à Montréal avec et j’ai réalisé l’un de mes rêves : celui d’ouvrir mon entreprise.

Initialement, je voulais ouvrir une friperie. J’ai trouvé un local qui se spécialisait dans l’artisanat et le tricot. J’ai tout de suite vendu toute la marchandise et en faisant le ménage j’ai découvert des articles de couture. C’est comme ça que j’ai eu l’idée d’en faire une mercerie et de la nommer Rix Rax, en hommage à ce personnage issu d’un monde de l’imaginaire et de la créativité.

De fil en aiguille, je suis partie à la recherche des fournisseurs. Aujourd’hui, ce sont eux qui me trouvent. Un jour, l’animatrice Nicole Bordeleau m’a emprunté des fournitures, et a fait un sujet sur ma boutique. Un fournisseur européen a vu passer mon nom à l’écran et s’est pointé le jour même avec ses valises d’échantillons de splendides boutons d’Italie, d’Allemagne, d’Espagne et de France.

C’est à partir de là que je suis devenue la référence pour les plus beaux boutons, les passementeries, la dentelle, les Brandebourg, les boucles de ceinture, les fleurs de soie, les plumes, les rubans, etc.

Avec les années, Rix Rax est devenue une adresse incontournable dans le monde de la mode et du spectacle. Les artistes multidisciplinaires et ceux qui veulent entre autres donner une touche personnalisée à leur garderobe viennent ici. Cette année, le Musée des Beaux-Arts de Montréal m’a honorée parmi cent femmes qui ont influencé le monde de la mode. Quelle belle récompense. Merci la vie

Je m’appelle Baba Conrad Sarr. Je me fais appeler « Baba », en hommage à mon père Babacar, sénégalais, mort il y a quelques années, à l’origine de ma passion pour les chaussures ou plutôt les souliers comme il aimait le dire.

Je suis cireur de souliers depuis une vingtaine d’années. Mais quand on aime, on ne compte pas.

J’ai fait des études comme tout le monde et décroché un BTS de commerce puis j’ai voyagé un peu. C’est durant mes voyages que j’ai réalisé qu’en France il y avait beaucoup de métiers qui n’existaient pas ou qui n’avaient pas vraiment de valeur aux yeux des gens. J’avais une passion dévorante pour l’entretien de mes souliers et j’ai voulu la mettre au service de tout le monde parce qu’on m’a toujours dit qu’on reconnaissait un homme à ses souliers. Je me suis dit pourquoi ne pas ouvrir un salon où je pourrais non seulement côtoyer mes amis, ceux qui ont la même passion que moi, mais également en faire mon métier. Voilà comment est né le Salon Baba.

J’aime passer du temps dans cet endroit : l’ambiance du salon est unique. Je n’ai pas vu beaucoup de salons atypiques comme celui-ci. C’est un endroit où l’on parle de tout sauf de souliers, ce qui est impressionnant. J’aime rencontrer des gens, ça me rend heureux. J’y ai passé les plus beaux jours de ma vie. Je rencontre beaucoup de monde à travers mon travail. Quand on rentre ici on devient M. Tout le Monde. Les étiquettes, on les laisse devant la porte, on devient un ami de Baba, on fait partie du Salon Baba.

La boutique se situe dans un quartier huppé de Paris, le Triangle d’Or. Se poser cinq minutes pour prendre un café ou un thé, ça fait partie de nos traditions ; beaucoup d’amis viennent au Salon, au lieu d’aller dans un bar où dans un café. Ils rencontrent des gens, se détendent ; c’est très important pour moi. lci, personne n’est un numéro : chaque personne qui rentre est une valeur ajoutée pour le Salon parce qu’il ramène sa connaissance. J’apprends tous les jours des autres et ça me glorifie davantage, parce que j’ai tout le temps besoin d’apprendre.

Les Gardiens c’est une reconnaissance, c’est un coup de foudre. André Gide disait toujours « choisir c’est renoncer » et au début je ne voulais pas que Vladimir me tire le portrait, et maintenant je ferais n’importe quoi pour être

Je m’appelle Bob Libow, j’ai soixante-neuf ans. Je travaille dans un atelier de soudure et de mécanique depuis que j’ai douze ans. Je m’occupe aussi de vieilles voitures. Mon père m’a tout appris. Je prends tellement de plaisir à faire ce que je fais que j’ai l’impression d’être déjà à la retraite. Chaque journée apporte son lot de nouvelles personnes. J’ignore combien de temps je vais encore faire ça; espérons que ça dure encore un moment.

J’ai toujours été très soucieux de l’environnement, je me déplace à vélo depuis des années. Je n’habite pas loin, c’est plus simple que de conduire. Ça me relaxe et j’économise des sous.

Entre l’Action de Grâce et le Nouvel An, c’est rare que les clients aient besoin de nos services. Ce petit répit me permet de me concentrer sur mes projets personnels et de retaper quelques-unes de mes voitures de collection. J’ai toujours eu un faible pour les voitures anciennes; j’aime les restaurer, les conduire, faire des courses. Ce bâtiment a été construit en 1928 et a toujours abrité un atelier de soudure au milieu de cette zone de Venice composée de champs et de puits de pétrole. Mes parents en ont fait l’acquisition en 1966 et ont ouvert cet atelier dans la foulée. Nous n’avons jamais bougé d’ici, par contre nous avons été témoins de l’embourgeoisement du quartier : Abbott Kinney Boulevard est l’une des rues les plus achalandées de Los Angeles. Si nous n’étions pas propriétaires de ce lot, nous ne pourrions pas nous permettre ce type de loyer. Je ne compte plus le nombre de personnes intéressées à reprendre mon bâtiment pour en faire un restaurant. Quand je prendrai ma retraite, je le louerai très certainement, car aucun de mes enfants n’a envie de reprendre le flambeau.

Je m’appelle Mark Libow. J’ai soixante-huit ans et je travaille dans cet atelier avec mon frère Bob depuis plus de quarante-sept ans. Nous avons acheté cette propriété fin 1966 et nous y avons emménagé début

Chaque jour apporte son lot de visiteurs d’un peu partout dans le monde. Nous offrons une expertise unique et des services que d’autres magasins ou ateliers n’ont pas forcément envie de faire.

Il y a plusieurs années, une dame de Malibu a appelé mon père et lui a demandé s’il fabriquait des capteurs pour carpes-koïs. Comme il était un homme entreprenant et qu’il savait tout faire, il a dit oui. Nous sommes allés rendre visite à cette dame et son assistante nous a fait faire le tour de la propriété. Elle avait de gros étangs dans lesquels se trouvaient ces poissons très chers qui sautaient hors de l’eau et finissaient par mourir étendus au soleil. Nous leur avons fabriqué un bel enclos en acier inoxydable qui les empêchait de s’échapper et les gardait en vie. On a fait ça pendant un certain temps ; tout le monde était heureux. Notre cliente a économisé des milliers de dollars en poissons et nous avions du boulot.

Pendant les années hippies, il y avait des clubs de motards dans l’allée, un trafiquant de drogue dont je ne mentionnerai pas le nom ; un proxénète noir qui se faisait appeler Snake (Serpent), qui était un personnage vraiment haut en couleur ; il faisait son business dans le quartier. Il ne faisait pas bon vivre autour des canaux de Venice Beach, mais le loyer était bon marché et on y trouvait beaucoup de personnages atypiques et toujours beaucoup d’action. Nous faisions nous aussi partie de cette bande de mauvais garçons.

Parfois, j’aime bien repenser à cette époque. Aujourd’hui, acheter une propriété à Venice Beach vous coûtera près d’un million de dollars. À l’époque, j’en ai refusé deux avec un vieil ami pour 32 000 dollars. Nous terminions tout juste nos années lycée et on trouvait qu’il fallait être complètement fou pour dépenser une telle somme pour acheter un terrain vague de trente mètres sur trente. Voilà comment on a raté notre chance d’être millionnaires, mais bon c’est la vie.

Mon frère Bob et moi n’avons pas l’intention de vendre cette propriété, ni l’équipement, ni aucun des objets qui s’y trouvent. Nous sommes ici pour le long voyage, nous y sommes depuis longtemps et nous y resterons. Peu importe les montants offerts par «ces vermines de l’immobilier », comme papa avait l’habitude de les appeler, nous ne céderons pas, nous sommes plantés ici. Nous sommes de vrais Véniciens.

Bienvenue chez moi! Parce que c’est quelque part chez moi, c’est comme une deuxième maison. Je m’appelle Yacek Kuzma, je suis né le 23 novembre, donc comme aujourd’hui, mais en 1967. J’ai cinquante et un ans aujourd’hui et je travaille à la Galcante (contraction de Galerie et de Brocante) depuis 1989. Donc l’année prochaine, ça fera trente ans. Trente ans ce n’est pas rien quand on a cinquante et un ans.

Je suis né en Pologne. Je suis arrivé d’un pays encore derrière le Rideau de fer et j’ai découvert la France. J’y ai appris la langue française sur le tas quand j’avais quatorze ans.

Des années après, j’ai interrompu mes études de droit pour venir travailler ici à la Galcante, librairie spécialisée dans la presse ancienne que Christian Bailly a ouverte en 1975 ; et depuis une bonne quinzaine d’années, je suis à sa tête.

La Galcante est une librairie un peu décalée comme beaucoup d’endroits qu’on peut heureusement encore trouver en France ou ailleurs. C’est une librairie spécialisée dans la presse ancienne de la Révolution jusqu’à nos jours, donc vous trouverez très peu de livres chez moi, mais on a quand même appelé ça une librairie. Nous nous trouvons dans un écrin en plein centre de Paris, dans le 1° arrondissement, rue de l’Arbre Sec à deux-trois pas du grand Musée du Louvre où les gens viennent du monde entier pour admirer sa Pyramide. Souvent, ils se perdent aussi ici entre deux bouquins, trois revues, quatre journaux, trois affiches.

Je suis arrivé à la Galcante lorsque j’avais vingt-deux ans. J’avais déjà une petite expérience à la boutique en tant qu’étudiant, mais en 1989, Christian Bailly le fondateur m’a fait signer mon contrat. J’ai démarré tout en bas de l’échelle en triant des piles et des piles de journaux, de magazines, de toutes périodes, de toutes sortes pendant deux ans. Je passais mes journées au sous-sol à ne pas voir la lumière du jour pendant les huit heures de travail. Je triais, classais ; c’est ainsi que j’ai appris le B.A.BA de ce métier : savoir ce que l’on vend afin de savoir quoi proposer aux clients et comment localiser l’article.

J’ai ensuite grimpé peu à peu les échelons et je me suis dirigé vers la vente à la boutique tout en gardant un pied dans le classement des archives.

C’est là où j’ai commencé à comprendre la demande d’une clientèle de novices et de collectionneurs. Je suis resté plusieurs années à ce niveau-là, ce qui m’a permis d’apprendre comment acquérir du stock auprès de particuliers.

Ils nous contactent en proposant leur collection privée. On se déplace chez eux, dans leur maison, leur appartement, et même parfois dans un manoir ou un château à l’autre bout de la France et on regarde les collections qu’ils ont à nous proposer. Ensuite, il y a une phase de négociation évidemment, et par la suite c’est toute une logistique. Parfois, ça peut être deux cartons, mais il arrive souvent que ce soit comptabilisé par tonne de journaux à rapatrier sur Paris. Et là, je recommence mon métier du début, c’est-à-dire le classement, le rangement et ensuite la mise en vente.

Le magazine le plus cher que j’ai vendu ? On peut considérer par exemple une collection, c’est-à-dire un magazine qui a paru plus d’un siècle. Celui qui me vient à l’esprit c’est L’Illustration, qui a commencé en mars 1843 et qui s’est terminé en septembre 1944. Donc si on considère que c’est un magazine, ça veut dire que c’est un siècle multiplié par cinquante-deux parce que c’était un hebdomadaire. Là, c’est vraiment très cher:

ça peut atteindre quinze ou vingt mille euros pour une collection bien reliée. Mais si on revient à un magazine à l’unité, il n’y a pas si longtemps j’ai eu la chance d’acquérir très rapidement pour un de mes clients, un exemplaire du journal L’Aurore avec le « J’Accuse .!»

de Zola qui s’adresse au président de l’époque. C’est un journal qui ne fait que deux feuilles, quatre pages et qui se vend entre trois mille et cinq mille euros en très bon état. Le mien était en état moyen, je ne l’ai pas vendu au prix très fort, mais je l’ai vendu illico presto parce qu’il y a une liste d’attente.

Rien ne se fait du jour au lendemain dans ce métier. Ce n’est pas par hasard qu’on se retrouve à travailler dans un tel endroit. On vient parce qu’on est interpellé, parce que ça nous plaît, parce qu’on aime et puis à un moment donné trois décennies sont passées ; il faut être passionné pour rester toutes ces années au milieu de ces vieux journaux. Ce n’est pas un métier où l’on gagne beaucoup d’argent, mais c’est un métier où on fait fortune au niveau des connaissances, des rencontres, des échanges. Ce qui donne la plus grande joie dans ce métier c’est d’échanger avec des gens que l’on ne connaît pas, et qui, petit à petit, commencent à revenir ; et qui deviennent souvent des amis. Et c’est là que réside toute la richesse de notre profession.

Je m’appelle Terrence Westoott, j’ai soixante et onze ans et je suis le propriétaire de la Librairie Westcott située à Montréal sur le Boulevard Saint-Laurent, plus communément appelée la Main.

J’ai déménagé à cette adresse il y a deux ans. Ma précédente librairie se trouvait sur la rue Sainte-Catherine, près de l’ancien Forum de Montréal. J’ai été forcé de la fermer en 2011 après dix-huit ans d’activité. Avant ça, j’ai travaillé dans une autre librairie de la rue Sainte-Catherine pendant six ans. Je suis dans le secteur du livre depuis le milieu des années 1970. J’ai commencé comme agent littéraire, j’achetais des boites pleines de livres dans des ventes de rue et je les revendais à d’autres librairies. J’ai toujours possédé énormément de livres et adoré la lecture. Un jour, je me suis dit pourquoi ne pas ouvrir un magasin et j’ai sauté le pas. Voilà comment je suis devenu libraire.

C’est Noël tous les jours à la boutique : je ne sais jamais quel livre je vais recevoir. C’est très excitant. J’aime fournir des livres aux gens. J’adore entendre les gens me dire qu’ils ont trouvé un livre qu’ils cherchaient depuis des années. C’est très gratifiant.

Je pense que les livres et les passionnés de livres ne sont pas prêts de disparaître. C’est fantastique d’avoir accès à du contenu en ligne et de pouvoir transporter des milliers de livres sur un tout petit appareil électronique. Beaucoup de communautés dans le monde n’ont pas accès à des librairies. Ces appareils sont super pratiques pour les gens qui voyagent. Je ne pense pas que l’arrivée d’une nouvelle technologie est nécessairement synonyme de disparition de ce qu’il y avait avant. Par exemple, mon immense collection de VHS et DVD ne m’empêche pas d’aller au cinéma découvrir de nouveaux films. C’est une expérience complètement différente. C’est un peu comme regarder un match de baseball à la télé et aller assister à un vrai match. J’apprécie les différences que ces expériences procurent. Voilà pourquoi je suis convaincu qu’il y aura toujours des librairies. Du moins, je l’espère! [rires]

Les librairies constituent aussi une forme de centres communautaires où des liens sociaux se créent. Beaucoup de personnes viennent ici pour s’asseoir, chiner ou même discuter avec des amis. J’ai même été témoin de rencontres amoureuses qui se sont finies en mariages ! C’est ça, une librairie. L’ambiance y est décontractée, relax et les interactions qui y ont lieu sont simples.

Je pense que chaque communauté devrait avoir sa propre librairie, c’est très important. J’ai lu quelque part que la présence d’une librairie au sein d’une communauté faisait chuter le taux de criminalité de trente pour cent au sein de celle-ci. L’existence de librairies est donc essentielle à la civilisation.

Je m’appelle Jacques Léobold, mais tout le monde m’appelle « Léo ». Je n’ai pas d’âge.

J’ai commencé sans un livre, les murs nus, et les étagères vides. Puis petit à petit, j’ai rempli quoi. Et finalement, il me manque cinq cents mètres carrés, voilà. Je suis victime du manque de place et de la cherté des loyers à Paris. J’ai ouvert en 1984, ça fait quelques années.

Même d’ailleurs je n’ose pas le dire parce que je ne comprends pas que je n’ai pas bougé. Ce n’est pas faute d’avoir essayé : j’ai eu une autre boutique, mais bon ça n’a pas marché. J’ai eu un accident. Bref, voilà.

On aime le papier. On aime les livres, autrement on ferait autre chose. La logique derrière ma boutique ? Il n’y en a pas. Le classement c’est par ordre d’entrée parce que je n’ai pas la place. [rires]

Pour trouver un livre, je vais le chercher où il est, s’il y ena.

J’ai d’autres projets, des trucs que je prépare depuis longtemps. Un centre de documentation sur l’art contemporain, si vous voulez tout savoir parce que je suis spécialisé dans l’art, surtout les arts plastiques. Je n’en aurai jamais marre. On ne peut pas en avoir marre. [le téléphone sonne]

Léo est décédé début octobre 2017 des suites d’une longue maladie. Il avait soixante-seize ans.

Je m’appelle Bill Kasper, mais on me connaît sous le nom de « Birdman » (l’Homme Oiseau). J’ai soixante-dix ans et j’ai ouvert Rainbow Music il y a maintenant treize ans. Beaucoup de gens jugent ma boutique à cause de son apparence bordélique sans prendre la peine de passer ma porte. Les habitués vous diront que « le vieil homme sait exactement ce qu’il a ». Si vous n’avez pas peur de rentrer, vous finirez très certainement par acheter plein de choses.

Je n’utilise ni ordinateur ni téléphone portable, aucun de ces appareils électroniques. Je suis de la vieille école, je fais tout à la main, je n’ai même pas de caisse enregistreuse. Ça tombe bien, je n’ai jamais su m’en servir, tout comme le téléphone portable.

Mon esprit est encore très vif malgré mon âge, et j’ai une excellente mémoire photographique. J’étais un gamin très futé. J’ai fait fortune sur les marchés financiers, puis à trente-cinq ans j’ai pris ma retraite. J’ai recommencé à travailler à cinquante-sept ans et j’ai toujours une patate d’enfer.

Quand j’ai ouvert en 2002, la boutique ne désemplissait pas. Au fil des années, les gens ont cessé d’acheter des CDs et des albums complets. Aujourd’hui, ils vont sur Internet et achètent la chanson qui leur plaît pour un dollar. Je suis passé d’une centaine de clients par jour à une vingtaine les jours de chance. C’est très calme maintenant.

Les temps sont de plus en plus durs. Le coût de la vie ne cesse d’augmenter : tout est plus cher : le prix du beurre de cacahuètes, du lait, des jus de fruits, de l’électricité. La hausse du prix du coton a entraîné une augmentation du prix des vêtements cette année. Beaucoup de mes clients ont perdu leur emploi à Wall Street et viennent me voir pour que je leur rachète leurs CDs afin qu’ils puissent survivre. Je rencontre de plus en plus de gens sans emploi. C’est incroyable.

Je n’ai jamais vu autant de magasins vides. Je ne reconnais plus rien. C’est désolant, car les petits commerces contribuent à la vie d’un quartier. Ils ont laissé leur place à des restaurants de sushi ou à des magasins de yaourts glacés. Qui va manger tout ce yaourt ?

Je ne compte plus les Duane Reade (chaîne de pharmacies/supermarchés) sur la 14° rue. Impossible de ne pas croiser un Starbucks, un Subway ou un Dunkin’ Donuts.

Ils sont partout et n’apportent rien au quartier à part la fermeture de petits commerces, comme ce vidéoclub devenu un Subway.

Dans le temps, tout le monde se connaissait. Le barbier du coin ou les petites épiceries fines nous faisaient crédit, et nous les remboursions à la fin de la semaine.

Malheureusement, de nos jours, cette réalité n’existe plus.

J’aime ma boutique. Je suis un mélomane. Je ne fais pas ça pour l’argent, j’aime travailler. J’ai un stock considérable. Que je vende ou pas, ça ne change pas grandchose. Tôt ou tard, je vais devoir me débarrasser de tout ça. Je suis âgé, Dieu sait combien de temps il me reste. Peut-être dix, quinze, ou juste trois ans. J’espère vivre le plus longtemps possible, mais personne ne peut savoir ce que la vie nous réserve.

Rainbow Music a fermé ses portes le 30 septembre 2015.

Je m’appelle Robert Perry, j’ai cinquante-quatre ans et je vis à Philadelphie en Pennsylvanie. Mon établissement s’appelle Tattooed Mom (La Mère Tatouée) et nous féterons sa vingtième année d’existence l’an prochain.

J’ai été graphiste et directeur artistique dans une petite maison d’édition. J’avais rencontré le propriétaire dans un bar et nous avons très vite sympathisé. C’est alors qu’il m’a offert de travailler pour lui. De fil en aiguille, mes fonctions se sont diversifiées : j’organisais des soirées et je faisais le DJ. C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de plusieurs barmans qui m’ont proposé de m’associer à eux pour ouvrir « Sugar Mom’s », un bar dans la vieille ville. Je leur ai expliqué que je ne pouvais pas me permettre de quitter mon boulot et que je n’avais pas un sou. Ils m’ont rassuré et m’ont dit que tout irait bien. J’ai donc tout lâché et je les ai suivis dans cette aventure. J’étais responsable des visuels du lieu. C’était très marrant. Après avoir lancé Sugar Mom’s, une des partenaires m’a proposé d’ouvrir un autre endroit dans notre quartier, sur South Street. Je n’ai pas hésité un seul instant. C’est comme ça qu’est né « Tattooed Mom ». Tout le monde la connaissait sous le nom de « Mom » (Maman), elle était tatouée de partout et s’occupait de groupes de musique de passage à Philadelphie. C’était comme une mère pour beaucoup de gens c’est pourquoi nous avons décidé de nommer l’endroit en son honneur.

L’étage n’était pas aussi visuellement chargé au tout début. Ayant vécu dans des squats fréquentés par des artistes et des musiciens, nous avions l’habitude de voir nos potes s’exprimer sur les murs. L’info a circulé et des artistes d’un peu partout ont commencé à ajouter leurs graffitis, autocollants, collages sur nos murs. Ça fait bientôt vingt ans que ça dure. C’est dingue de voir que des gens des quatre coins du monde connaissent et apprécient notre établissement. Avec Instagram, les gens suivent l’évolution du lieu et nous écrivent pour nous dire qu’ils viendront apposer leur art chez Tattooed Mom lors de leur prochain passage à Philadelphie.

Tattooed Mom est la somme de toutes les personnes qui s’y retrouvent et qui y laissent une petite partie d’euxmêmes. Son aspect évolue chaque jour et chaque soir, et c’est ce que j’aime le plus à propos de cet endroit. L’évolution du lieu s’est faite de manière très intéressante au fil des années. C’est devenu un lieu de rassemblement, d’échanges et de discussion, pour artistes, auteurs, réalisateurs, politiciens, et même pour les mamans et leurs enfants. Chacune de ces personnes y laisse sa trace. C’est ce qui me fascine le plus.

Tattooed Mom est une deuxième maison pour beaucoup de gens ; ils s’y sentent vraiment à l’aise et le plus beau compliment que l’on puisse me faire c’est de me dire qu’on se sent chez soi ici, que c’est un lieu hors du temps, qui ne pourrait plus exister aujourd’hui dans des villes comme Paris, New York, Londres par exemple. Ce n’est juste plus possible.

Je m’interroge sur la pérennité d’un tel endroit alors que tout est entrain de changer partout. Philadelphie n’est pas épargnée par l’embourgeoisement. Les agents immobiliers avides de spéculation finiront par nous chasser et nous laisserons notre place à d’autres chaînes et à des habitations de luxe. Mais vous savez quoi ? Même si Tattooed Mom n’est plus ici dans vingt, quarante où soixante ans, son essence continuera d’exister dans le coeur des gens à travers leurs souvenirs, leurs photographies et l’art qu’ils auront créé ici.

Je m’appelle Jose Urena et je suis arrivé aux États-Unis en 1973 de Saint-Domingue en République dominicaine. J’ai commencé par faire la plonge dans un restaurant avant d’aller apprendre l’anglais à l’école. Je bossais sans arrêt. J’ai ouvert ce magasin il y a quarante ans, en 1977. Ce n’est vraiment pas facile tous les jours, la vie est dure et le Rêve américain ne s’obtient pas en restant les bras croisés, mais si on reste dans le droit chemin et qu’on fait ce qu’on a à faire honnêtement, on finit par y arriver tôt ou tard.

J’ai commis deux grosses erreurs dans ma vie : la première a été de ne pas acheter cet immeuble quand l’occasion s’est présentée.

En 1986, les propriétaires de cet immeuble m’ont offert de le racheter pour quatre-vingt mille dollars ; je n’avais qu’à payer un acompte de cinq mille dollars afin de démarrer les formalités. J’étais jeune et j’ai décliné leur offre ne sachant pas quoi faire d’un immeuble surtout dans ce quartier qui était vraiment mal famé à l’époque. Aujourd’hui, je regrette cette décision et j’ai envie de me cogner la tête contre le mur quand je pense que cet immeuble vaut près de dix millions de dollars. Je préfère ne pas y penser. [rires]

Ma seconde erreur a été de ne pas acheter un magnifique terrain de deux cents hectares en République dominicaine pour environ trois mille dollars en 1987. Il en vaut aujourd’hui près de vingt-cinq millions. Mais bon, c’est la vie. Aujourd’hui, bien sûr que je regrette ces décisions. Je les regrette de tout mon coeur.

Je m’appelle Mr Vu Dinh An, je suis né le 26 août 1939 au Vietnam, que j’ai quitté à l’âge de quatorze ans pour venir étudier à Paris. Je me suis intéressé au milieu de la photo en 1971 après avoir obtenu mon diplôme à Sup de Co un an avant. Je suis le propriétaire de la boutique Photo Ciné Gobelins à Paris depuis 1978. Je vends, j’achète et je répare toutes sortes d’articles liés à la photographie : boîtiers, objectifs, filtres, flashs.

Ma boutique n’est pas vraiment accessible aux clients. C’est plus simple si un client me dit ce qu’il cherche et combien il veut mettre. Je suis un homme paresseux comme vous pouvez le constater. Cette anarchie apparente est surtout là pour dissuader les cambrioleurs de s’en prendre à ma boutique. Le matériel de valeur est soigneusement caché et si quelqu’un d’autre que moi y touche, il risque de se retrouver enseveli sous une pile de matériel photo. Attention, ce bazar ne signifie pas que je ne suis pas compétent.

Ici, tout est garanti pendant six mois, c’est important pour moi d’offrir un service de qualité à mes clients. Je fais des affaires sur trois bases : prix, disponibilité et compétence. S’il vous manque l’une des trois bases, vous n’êtes pas un bon commerçant. Il y a des jours meilleurs que d’autres, mais de manière générale je m’en sors.

Le dicton vietnamien dit que quand on connaît bien un métier, on sera honoré et nourri par celui-ci. Ce que les autres font, je peux le faire. Ce que je fais, personne ne peut le faire.

Vu Dinh An est décédé d’un AVC le 15 août 2018, quelques jours avant son soixante dix-neuvième anniversaire sur la plage du Cap d’Agde, lors de vacances en famille. Il n’avait pas pris de vacances depuis de nombreuses années. Photo Ciné Gobelins venait de fêter ses quarante années d’existence.

Bonjour, je m’appelle Joseph Hovsepian. J’ai quitté la Grèce en 1960 après avoir servi pour la Royal Air Force grecque. En arrivant ici, j’ai d’abord travaillé pendant quelques années pour Canadair avant d’ouvrir Radio Hovsep il y a bientôt cinquante trois ans. En parallèle, je fais également du volontariat en tant que pasteur à l’Église Baptiste d’Outremont. Je prends énormément de plaisir à exercer ces deux activités.

Le magasin est devenu une sorte de boutique d’antiquités. Des gens viennent des quatre coins de la ville et même de différentes provinces pour y prendre des photos. Des productions cinématographiques ont même loué mon magasin et les objets qui s’y trouvent pour les faire figurer dans leurs films.

On trouve pas mal de choses de valeur dans ma boutique par exemple des tubes récepteurs introuvables ailleurs. J’en vends beaucoup à des clients étrangers. J’ai aussi des pièces de rechange, des accessoires et des vieilles radios qui remontent aux années 1920 - 30.

Des clients m’apportent des radios qui appartenaient à leurs arrière-grands-parents afin que je les répare. Le problème aujourd’hui c’est que très peu de gens savent reconnaître ces vieilles radios et pensent qu’il s’agit de grille-pain. Ils ne réalisent pas que les radios de l’époque avaient des lumières à l’intérieur et chauffaient, ils sont surpris quand je leur dis que je sais les remettre en état.

Ça fait près de cinquante-cinq ans que je répare des radios. J’y prends un plaisir fou. La connaissance s’acquiert avec l’expérience. L’expérience ne s’achète pas, elle s’obtient uniquement avec la pratique. Quand on me demande si je compte arrêter un jour, je réponds que j’arrêterai quand Dieu décidera de me rappeler à lui.

J’ai soixante-quinze ans et je prends toujours le même plaisir à recevoir mes clients et à m’occuper de leurs réparations. J’aide et je conseille également les gens ayant des problèmes de dépendance à l’alcool ou à la drogue avec mon activité de pasteur.

J’essaye de les aider du mieux que je peux à travers des missions sur le terrain. J’en suis à ma cinquième mission : nous avons construit des églises, fourni des médicaments et d’autres services. Dieu m’a donné une vie et j’ai envie d’en profiter pour aider les moins fortunés. Ma boutique me permet de vivre ma vie et d’aider les gens à vivre la leur pleinement. J’espère pouvoir continuer le plus longtemps possible.

Il m’arrive de réparer de vieilles radios quasi centenaires dont les câbles ont été dévorés par des rongeurs emprisonnés dedans. Ma femme ne comprend pas toujours pourquoi je fais tout ça, mais quand mes clients se mettent à bondir de joie lorsqu’ils viennent récupérer leurs radios en parfait état de marche, c’est à ce moment-là que mon travail prend tout son sens. Rendre les gens heureux est ma plus grande satisfaction.

Quand j’avais quinze ou seize ans, mon père m’a dit : «Mon fils, il faut que je te parle. » J’étais excité, car je pensais qu’il allait me donner des conseils sur les filles et le sexe. En fait, il voulait me parler de mon avenir: il m’annonça qu’il me soutiendrait financièrement au point de prendre un deuxième boulot si je décidais de devenir pasteur, mais qu’il prierait juste pour moi si je décidais de devenir ingénieur en électronique. Je lui ai répondu que j’acceptais ses prières. Une trentaine d’années plus tard je me suis rendu compte que je pouvais faire les deux et ça l’a rendu très heureux. Je me suis donc fait ordonner pasteur et j’ai commencé mon volontariat en parallèle à mon activité dans la boutique.

Je m’appelle Juan Menares Henriquez, j’ai cinquante-huit ans et je suis le propriétaire du Garage Henriquez dans Pointe-Saint-Charles, un quartier du sud-ouest de Montréal.

Je suis un collectionneur passionné et mon garage est ma caverne d’Ali Baba. J’y entrepose près de centquatre-vingt mille objets. J’ai commencé ma collection quand j’avais dix ans au Chili. Je suis arrivé à Montréal en 1987 avec ma famille et une partie de mes objets. J’ai ouvert mon garage il y a près de vingt-cinq ans. J’ai suivi les traces de mon père et de mon grand-père qui étaient garagistes au Chili.

Dans mon garage, on trouve des gramophones, des masques à gaz datant des deux Guerres mondiales, des machines à écrire, des fusils, une arbalète de 1748, des passeports nazis, un des premiers téléviseurs, des poupées de ventriloque, etc., éparpillés un peu partout dans les escaliers, dans mon bureau, dans l’entrée et bien entendu dans l’espace principal du garage.

Mon garage reste ma priorité même si ma collection prend beaucoup de place. Ça me rend heureux d’être entouré de tous ces objets.

Cette passion m’a été transmise par ma grand-mère, amoureuse des antiquités. J’étais son unique petit-fils, elle m’offrait souvent des vieux livres ou disques. J’ai très vite commencé à partir à la recherche d’autres objets anciens et à les collectionner.

Quand je ne serai plus là, ma collection ira à mon fils et à ma fille. Je ne vendrai rien.

Je m’appelle Curtis Anthony, j’ai cinquante-sept ans et je viens de Philadelphie. Je vends des vélos depuis 1982. J’ai ouvert Via Bicycles il y a trente-quatre ans grâce à un prêt de cinq mille dollars de ma mère et un lit ancien comme garantie.

Je suis chanceux de pouvoir vivre de ma passion. Je demande à mes employés d’offrir un service honnête et de qualité et de traiter nos clients le mieux possible afin qu’ils aient envie de revenir nous voir. C’est généralement le cas. Il s’agit de notre troisième adresse depuis l’ouverture initiale. Nous vendons surtout des vélos d’occasion. J’apprécie le fait que la plupart de nos clients se servent de leurs vélos pour leurs déplacements.

Ça me rend heureux de savoir que je contribue à offrir un service à la communauté.

À l’étage, se trouvent tous les vélos de collection datant de 1880 à nos jours ; nous les avons récupérés au fil des années. Je suis vraiment un mauvais homme d’affaires alors parfois il m’arrive d’en vendre quelquesuns afin de payer le loyer et de garder la boutique ouverte. Si nous ne savons pas réparer votre vélo, nous trouverons quelqu’un qui saura vous aider.

C’est certain que j’adorerai que mon commerce perdure une fois que j’aurai pris ma retraite, mais c’est de plus en plus difficile de trouver des personnes qui ne pensent pas juste au profit, mais qui désirent avant tout offrir un service de qualité.

Bonjour bonjour je suis Henri Launay, j’ai quatre-vingt onze ans. Je fais ce métier de réparateur de poupées depuis cinquante-cinq ans. Le métier est passionnant je redonne vie à des poupées.

J’ai ouvert ma boutique de réparation d’articles de voyages, de maroquinerie et de parapluies en 1964. Les réparateurs de parapluies dans le temps réparaient aussi les poupées.

Venant d’une famille de quatre garçons, je ne connaissais rien aux poupées. Je me suis intéressé à la question, j’ai contacté les fabricants de poupées qui me fournissaient des pièces détachées et j’ai actuellement un stock unique qui me permet de pouvoir faire toutes sortes de réparations.

Je répare aussi bien des poupées de collection que des poupées très ordinaires auxquelles les gens tiennent parce qu’ils les ont reçues dans certaines circonstances. À cette époque, il y avait peu d’argent dans les familles alors une poupée c’était très précieux, et les enfants jouaient indéfiniment avec. On me les apporte pour que je les remettre en état. Les gens se les transmettent de génération en génération.

C’est très intéressant : je mets des yeux, des perruques en cheveux naturels, des petites chaussures. C’est tout un métier. Je restaure les têtes en biscuit de porcelaine quand elles sont cassées en plusieurs morceaux, je refais la tête en entier avec un décor. C’est un métier très délicat et passionnant.

On me demande qui va prendre la suite quand je déciderai de partir à la retraite, et bien la suite c’est moi qui vais la prendre. Je n’ai pas l’intention d’arrêter. J’ai un besoin physique de venir à ma boutique tous les jours. C’est mon univers.

Je m’appelle Philipp Schünemann, tout le monde m’appelle Oncle Philipp. J’ai 49 ans et je suis le fondateur et propriétaire de « L’Atelier de jouets de l’Oncle Philipp», un magasin de jouets hors du commun que j’ai ouvert à Berlin en 1997.

Il y a toujours eu un très fort engagement écologique dans ma famille. Après des études en génie civil, j’ai travaillé quelques années dans le développement d’installations de traitement des eaux usées, puis j’ai décidé de tout quitter et de travailler à mon compte. J’ai donc ouvert mon propre magasin de jouets à l’éthique environnementale. C’est ainsi que j’ai lancé

« L’Atelier de jouets de l’Oncle Philipp ». Ma devise était «Location. Réparation. Adoption. Vente ».

J’offre une grande variété de jouets d’occasion trouvés dans les marchés aux puces ou que j’ai achetés à des visiteurs et à des clients. Je nettoie et répare soigneusement les jouets avant de les mettre en vente dans mon magasin. J’aime me voir comme un sauveur de vieux jouets et mon magasin est un centre de secours pour les ours en peluche et les poupées. On trouve toutes sortes de jouets ici: des nounours aux voitures, en passant par les poupées et des jouets allemands traditionnels, tels que ces crocodiles en étain appelés Blech Krokodile, des voitures Trabi et des jouets de l’époque de la République Démocratique Allemande que j’expose dans un musée caché au sous-sol du magasin. Les cinq premières années ont été difficiles, mais aujourd’hui tout va bien.

Bonjour, je m’appelle Carmelle Gagné, je suis née le 31 octobre 1958, le jour d’Halloween ; c’est dire si j’étais prédestinée à faire ce métier. Je suis arrivée chez Joseph Ponton Costumes en 1987 après avoir passé des années à faire des costumes pour des troupes de théâtre.

Joseph Ponton était un barbier vivant à Montréal au 19e siècle. Il adorait le théâtre et passait beaucoup de temps avec des gens du milieu. Malheureusement, ce n’était pas une carrière facile et beaucoup d’entre eux n’arrivaient pas à en vivre. Tel fût le cas d’une troupe de théâtre française qui, n’ayant pas connu le succès escompté, dû se résigner à rentrer en France. Elle se retrouva dans l’obligation de vendre ses costumes afin de payer pour les billets de bateau. Joseph Ponton racheta alors leur stock composé d’une centaine de costumes et les entreposa dans l’arrière-boutique de son salon situé dans le quartier des théâtres au coin du Boulevard Saint-Laurent et de la rue Sainte-Catherine. C’est ainsi qu’il abandonna son métier de barbier et commença à fournir les théâtres de Montréal dès 1865.

Après son décès, la compagnie a connu trois différents propriétaires et s’est installée en 1985 dans un superbe immeuble de quatre étages dans le Vieux-Montréal abritant près de 15 000 costumes uniques et mascottes faits à la main. J’ai commencé ici comme conseillère-costumière et styliste, je faisais également de la couture.

Ilm’arrive parfois de rendre des gens heureux. Récemment, j’ai reçu la visite d’un couple qui avait décidé de se remarier après cinquante-cinq ans de vie commune. Ils avaient fait recréer le décor du Titanic et souhaitaient être habillés respectivement en femme de la haute société et en capitaine du navire. Leur soirée fut un tel succès que ma cliente m’a sauté au cou et m’a embrassée. Elle m’a montré des photos de la soirée et semblait flotter sur un petit nuage. Ça m’a fait très plaisir de voir ça.

Quand notre immeuble du Vieux-Montréal a changé de propriétaire en 2014, je me suis associée avec Dominique Brossard, une des actionnaires de la boutique, pour la sauver. Nous avons rouvert un local plus petit, mais tout aussi impressionnant dans l’est de la ville.

Je continue à faire ce métier afin de transmettre ma passion à la nouvelle génération et faire perdurer cette enseigne le plus longtemps possible. Cela fait déjà cent cinquante-cinq ans qu’elle existe et nous sommes très certainement les derniers dans le domaine, au Québec en tout cas.

Mon nom est Dominique Perrazino, mais tout le monde m’appelle Ménick. J’ai soixante-dix-huit ans. Je n’avais aucune envie de travailler sur des chantiers, comme la plupart des jeunes de mon âge alors j’ai ouvert mon salon de barbier à l’âge de dix-huit ans sur les recommandations de mon père.

Mon premier patron était un italien. J’avais quinze ans. J’ai été à l’école de barbier en 1955 jusqu’en 1956.

À l’époque, il fallait travailler trois ans dans un salon de coiffure avant de pouvoir exercer. J’ai ouvert Chez Ménick en 1959. En mai prochain, le salon fêtera ses soixante ans d’existence.

Chaque matin de la semaine, j’arrive au salon vers 7h15-30 et je prépare mon café. Quand les premiers clients arrivent, je les accueille ; bien souvent, ils n’ont pas encore pris leur café alors je leur en offre un. Mon salon est un lieu amical et familial. Les habitués côtoient les nouveaux clients. Le barbier de quartier a toujours été un lieu de rencontres. Je n’emploie que des femmes dans mon salon. Tous les clients, connus ou anonymes, sont sur le même pied d’égalité. Je termine ma journée autour de 17h30.

La décoration du salon s’est faite naturellement. Quand j’étais plus jeune, je jouais au hockey et au base-ball, mais j’étais moins doué que mes amis. J’ai très vite été connu comme le barbier des sportifs. J’ai aimé ce surnom et j’ai décidé de le garder.

Le sol de mon salon rappelle une patinoire et les murs sont remplis de photographies des meilleurs moments de ma carrière et de sportifs célèbres tels que Guy Lafleur, Pierre Bouchard, Yvon Lambert. Hulk Hogan m’a rendu visite plusieurs fois lors de ses passages à Montréal. Lorsque je déciderai de fermer boutique, tous ces souvenirs iront aux archives de la Ville de Montréal. C’est un grand honneur je dois l’admettre.

Je m’appelle Denise Acabo, j’ai quatre-vingt deux ans et je suis la propriétaire de la chocolaterie À l’Étoile d’Or à Paris.

Je suis née le 22 août 1936 à Tunis. Ma mère, une cuisinière italienne piémontaise très réputée, m’a mise en pension à l’âge de trois ans chez les Soeurs Franciscaines à Carthage. Ma soeur, mon aînée de sept ans, m’a fait sortir de pension quand j’avais quinze ans.

J’ai quitté la Tunisie durant les événements qui ont conduit à son indépendance et je me suis fait muter à Bordeaux. Je travaillais pour les Papeteries de France. Ma mère s’était remariée avec un Gascon et je passais tous mes week-ends chez eux.

Quelques années plus tard, je me suis mariée et j’ai eu deux enfants. J’ai ensuite repris les rênes d’une épicerie fine à Colombes car je m’ennuyais d’être femme au foyer.

Après trois années à travailler dans cette boutique, j’ai commencé à m’ennuyer à nouveau. Ma clientèle était toujours la même et mes journées étaient routinières.

Un jour, en amenant ma fille Martine chez le médecin, j’ai découvert cette boutique qui datait de 1903 et j’en suis tombée amoureuse. J’ai offert au propriétaire de lui racheter sa chocolaterie. Il refusa. À chacun de mes passages dans le quartier, j’essayais de le convaincre de me la vendre. Un jour de 1973 il accepta mon offre et je devins la propriétaire de À l’Étoile d’Or.

J’ai commencé à parcourir toute la France à la recherche des meilleurs artisans chocolatiers de l’Hexagone. Je prenais le train pour Dijon, Lyon, Biarritz et je passais mes journées à goûter les chocolats des chocolatiers les plus réputés.

C’est ainsi que j’ai fait la rencontre de Maurice Bernachon, maître chocolatier français, fondateur de la dynastie et de la Maison Bernachon à Lyon. Je venais le voir chaque lundi pour le convaincre de me laisser vendre ses produits à Paris. Il ne voulait rien savoir et moi je ne le lâchais pas. Après deux ans, il a craqué et il m’a autorisée à vendre ses tablettes de chocolat en exclusivité dans ma boutique parisienne. Quand M. Bernachon racontait cette histoire aux journalistes, il leur disait qu’il ne pouvait plus me supporter. [rires] Je suis têtue. Quand je veux quelque chose, je ne lâche pas. Je suis un lion, nous sommes pugnaces. Je ne supporte pas qu’on me résiste. Aujourd’hui, ma boutique offre près d’une centaine de confiseries et de chocolats bio provenant d’artisans chocolatiers français comme Bochard, Bonnat ou Bernachon bien sûr, et mes clients viennent des quatre coins du monde. J’ai beaucoup de clients du Japon, c’est pourquoi j’ai engagé une vendeuse japonaise pour m’aider à la boutique. On me demande souvent d’où vient mon look. C’est très simple, je déteste être enfermée. Lorsque j’étais chez les Sœurs Franciscaines, j’étais cheftaine des Scouts de France jusqu’à vingt-et-un ans. J’ai donc décidé de garder le kilt. J’en possède cinq différents de chez Burberry.

J’ai pris un peu de poids à force de goûter des chocolats toute la journée et je ne rentre plus dans quatre d’entre eux. Je passe dix heures et demie par jour dans ma boutique alors j’ai besoin d’être à l’aise dans mes vêtements. Le 14 février 2014, le jour de la fête des amoureux, ma chocolaterie a volé en éclats suite à une explosion de gaz au sous-sol. J’ai été profondément choquée et j’ai dû fermer ma boutique. Ça a été très dur. J’avais le cœur brisé. J’ai fait une dépression et j’avais perdu la joie de vivre.

Le soutien des gens m’a fait chaud au cœur et m’a donné envie de me battre. J’ai finalement rouvert ma boutique le 3 novembre 2015. Ça a été un vrai bonheur de retrouver mes clients et mes confiseries. Mon moral est bon et je suis heureuse.

Bonjour ! Je m’appelle Daniel Côté, j’ai soixante-cinq ans et je suis le propriétaire d’Ameublement Elvis, un centre de liquidation d’électroménagers neufs et d’occasion. Je me trouve chanceux d’être en bonne santé et d’aimer mon métier. J’aime la vie, et je ne me lasse pas de mettre la clé dans la porte de mon commerce chaque matin depuis 1979.

À l’époque, j’étais technicien sur la route : je réparais des électroménagers. J’ai trouvé ce local qui était à louer et j’ai décidé d’ouvrir ma propre boutique. Au début, j’ai pensé l’appeler « Ameublement Daniel », mais je me suis dit que je ne ferai pas long feu avec un nom pareil. J’aimais beaucoup Elvis Presley alors je lui ai emprunté son nom.

Les réactions ne se sont pas fait attendre : les gens étaient surpris et voulaient savoir ce que je vendais. C’est ainsi que des journalistes et des artistes sont venus me voir et ont commencé à parler de ma boutique. «Ameublement Elvis » m’a permis de faire vivre trois super beaux enfants qui m’ont donné sept petits-enfants.

J’ai été marié trois fois, la première fois quand j’avais dixsept ans. J’aimais faire la fête, à tel point que si l’occasion se présentait aujourd’hui, je me remarierais. [rires]

J’ai été lutteur sourd-muet aux États-Unis sous le nom de Gorman Perdy. Sourd-muet parce que je ne parlais pas un mot d’anglais et j’avais des notions du langage des signes. [rires]

Je me suis retrouvé à faire des affaires avec Cuba après des mésaventures en République dominicaine. J’ai vendu un peu de tout : des frigos, des cuisinières, des pièces détachées de voitures, des vêtements, des autobus, des avions et pleins d’autres trucs. J’ai entretenu des liens très amicaux avec la famille Castro, au point d’être invité au premier anniversaire de la mort de

Fidel Castro.

Quand j’étais jeune, après la messe du dimanche, nous nous réunissions sous le perron de l’église pour bavarder avec les gens. C’est pourquoi j’ai fait installer un banc d’église devant ma boutique: pour inviter les gens à venir parler de tout et de rien.

Tous les 16 août, pendant une dizaine d’années, j’ai organisé un concert pour souligner l’anniversaire de la mort d’Elvis. À l’époque, il y avait une station-service à l’angle de ma boutique. J’y faisais construire une scène avec des ballons à hélium et je ramenais vingt-cinq musiciens, six choristes et un « Elvis » qui arrivait dans une voiture de police. C’était absolument fabuleux.

Au fil des années, j’ai reçu des centaines d’objets, des sculptures, des photos, des peintures, des billets de concert en lien avec Elvis. Je donnerai tout à l’une de mes petitesfilles qui est une fanatique d’Elvis. Moi-même je ne comprends pas pourquoi. [rires]

Mon commerce fermera définitivement lorsque je déciderai d’arrêter. Je ne le mettrai pas en vente. Nimes enfants ni mes petits-enfants ne voudront reprendre le flambeau. D’ici là, «the show must go on».

Je m’appelle Jean-Bernard Marty, j’ai soixante et un ans, voire deux. On me demande de savoir pourquoi je suis ici et comment j’ai fait. C’est compliqué parce que je n’étais pas destiné à ça du tout. J’ai arrêté mes études quand j’ai entendu de la musique pour la première fois, je devais avoir seize ans. Muni d’un baccalauréat fantastique qui valait beaucoup plus que maintenant sûrement, je me suis engagé dans les boîtes de nuit après avoir essayé de comprendre ce que pouvait être une fac de droit, mais là j’ai vite compris donc j’ai tout de suite arrêté. [rires] C’est alors que j’ai commencé à travailler de nuit dans toutes les boîtes qui voulaient bien de moi.

C’était très bien, c’était sympa, c’était une très belle époque qui m’a amené à avoir un fils que j’ai chéri, mais qui n’était pas prévu dans l’histoire, et qui m’a permis, ou autorisé, à changer de posture et de rentrer dans le giron familial, une vieille coutellerie qui datait de mon grand-père. Tous les membres de la famille avaient passé un jour ou l’autre quelque temps ici quand ils ne pouvaient pas faire autrement. Comme moi d’ailleurs, qui considérai au départ que j’allais faire autrement. Voilà, cinquante ans plus tard, je fais toujours la même chose.

Quand je rentre dans mon atelier pour regarder ce que les miens faisaient pendant des années, je me dis qu’il y a quand même quelque chose de totalement ahurissant par rapport à ce que l’on voit aujourd’hui. Il est vrai que l’on vit dans des lieux totalement infects au niveau du visuel et qui sont notre petit paradis par moment, voire notre havre de paix, car l’extérieur est bien plus sombre que l’intérieur contrairement à ce qu’on peut croire.

Donc cette idée de ces métiers que l’on suit un jour ou l’autre parce que la famille était dedans est un truc un peu étrange parce qu’on finit par y prendre goût, et puis on a effectivement une forme de savoir qui est un peu curieuse.

Quand on me fait remarquer un jour comme ça : «mais qu’est-ce que tu fais et pourquoi le fais-tu ? » Ce sont des questions que je ne me suis jamais posées en fait.

Les gens peuvent me demander s’il y a un avenir à tout ça et là, par contre, je ne suis absolument pas en mesure de dire si aujourd’hui ce métier de coutelier est toujours quelque chose de viable après quarante ans.

Est-ce qu’il est viable ailleurs peut-être, mais pas là. J’ai donc décidé de regarder si ça plaisait à quelqu’un, si ça pouvait se vendre, mais bon je n’ai pas trop de sens du lendemain et des choses qui vont se passer après. L’immédiat me satisfait vachement moi, je ne suis pas compliqué pour ça. Donc si quelqu’un en veut un jour je serais très très embêté par la chose et j’aurai de gros problèmes à prendre une décision. [rires]

Je m’appelle Philip Mortillaro, j’ai soixante-cinq ans et je suis serrurier depuis 1964. J’ai commencé comme apprenti à l’âge de quatorze ans.

J’ai ouvert Greenwich Locksmiths en 1980, en avril ça fera trente-six ans. Ma boutique, c’est ma vie. Mon immeuble a la plus petite superficie au mètre carré de New York. J’adore mon magasin et je pense que quand vous regardez le bâtiment, ça se ressent. J’aime faire des sculptures en métal, alors j’ai fait des sculptures à base de clés pour ma boutique : j’ai fait une chaise avec des clés, une horloge avec des clés, et plein d’autres trucs à base de clés. Je prends quatre dollars par clé. Ce n’est pas donné mais ça reste un bon investissement quand on sait qu’une clé peut durer plus de vingt ans. Les gens payent pour un service de qualité, je suis un bon serrurier.

Ilexiste tellement de métaphores autour des clés : les clés du succès, les clés du bonheur, et tout le monde est à la recherche de sa clé.

Il y a des années, quand j’ai ouvert ce magasin, il y avait beaucoup de petits commerçants en face de chez moi, ma boutique ne sortait pas du lot. Il y avait un endroit appelé Casey’s Rubber Stamps, tenu par un gars de Dublin qui ne vendait que des tampons encreurs.

À l’époque, on pouvait se faire un nom, en n’offrant qu’un produit ou un service spécifique. Il y avait aussi un mec qui prenait des photos des rues ou des gens dans les rues de New York, les faisait encadrer et les vendait. C’était une autre façon de faire des affaires.

Dans le temps, quand j’allais dans un café, je connaissais le propriétaire, comme cet italien au coin de la rue qui tenait un petit café ; maintenant on va au Starbucks ; quand on veut aller dans une quincaillerie, on va à

Home Depot ; quand on veut aller dans une librairie, on va chez Barnes & Noble, voici la triste réalité ; New York n’est plus vraiment New York. Cette ville me rappelle une boutique de cadeaux dans un aéroport : par exemple, Bleeker Street est envahie par toutes ces enseignes de luxe telles que Marc Jacobs, Ralph Lauren et Cie qui ont remplacé les petits commerces. Dans le temps, beaucoup de ces magasins d’antiquités m’envoyaient leurs clients pour que je leur répare une vieille serrure ; aujourd’hui, c’est différent. Mais maintenant, je suis un vieil homme, donc c’est pas très grave, d’autant plus que l’immeuble m’appartient et que le crédit est payé.

Mon fils travaille avec moi. Au début, je ne pensais pas qu’il allait suivre mes traces parce qu’il avait fait des études universitaires, mais il adore ça. Il a vingt-neuf ans et il est très doué en informatique. Il va s’occuper des serrures électroniques. Moi je ne touche pas à ça. Tant que je serai là, je ferai des trucs à l’ancienne.

Je m’appelle Esther Fisher, j’ai quatre-vingt dix ans et je suis la propriétaire et la directrice de H. Fisher & Fils, une boutique spécialisée dans la vente en gros de fournitures de couture que le père de mon défunt mari a ouvert en 1918 après avoir émigré d’Autriche.

Jusqu’à récemment, il y avait six ou sept boutiques de ce genre à Montréal. Alors que l’ancienne génération n’avait pour seul désir que de passer le flambeau à leurs enfants, aucun d’entre eux ne souhaitait prendre la relève. Ce n’était pas leur tasse de thé. Ils étaient plus attirés par des boulots moins vieillots et plus glamours ; c’est malheureux, car il y avait beaucoup d’argent à faire dans cette industrie.

J’ai fait face à ce même problème il y a environ vingt-cinq ans alors que ce type d’entreprises était en plein essor: deux de mes trois enfants voulaient venir travailler avec mon mari. Je n’étais pas contre, mais je tenais absolument à ce qu’ils obtiennent le diplôme universitaire de leur choix avant, car on ne sait jamais ce que la vie nous réserve.

Ils ont donc décroché leurs diplômes et ont commencé à travailler dans leurs branches respectives. Quand mon mari est décédé en 1993, j’ai offert à l’un d’entre eux de reprendre la boutique à condition de racheter les parts des deux autres. Je ne voulais pas qu’il y ait deux ou trois propriétaires afin d’éviter des disputes. Ils m’ont tous répondu à l’unisson : « Tu nous as fait faire de longues études et maintenant tu veux que nous reprenions l’affaire familiale ? C’est hors de question. C’est à toi de t’en occuper ! » Voilà comment je me suis retrouvée à prendre le relais, alors que je n’avais jamais passé une journée dans cette boutique.

La première année a été très difficile pour moi parce que je ne connaissais rien à ce métier. J’ai été contrainte de licencier du monde : mon mari avait des vendeurs dans toutes les régions du Canada, des Maritimes à Vancouver. Je n’arrivais pas à suivre les commandes. Je me faisais crier dessus. C’est alors que j’ai décidé de ne faire que de la vente en libre-service.

De peur de perdre leurs commissions, les vendeurs ont tous proposé de m’aider, mais c’était trop compliqué, alors j’ai tout de suite coupé les ponts. J’ai appris le métier au fil des années, par essais et erreurs. Vingt-cinq ans plus tard, je suis très à l’aise et très satisfaite. Je n’ai pas l’intention de vendre mon commerce, mais quand je ne serai plus là, mes enfants devront fermer boutique définitivement.

Cette boutique me donne une raison de me lever le matin:

je viens ici et j’ai quelque chose à faire. La plupart de mes amis de mon âge se lèvent le matin et se demandent ce qu’ils vont faire de leur journée. Je n’ai pas ce problème: je viens au magasin, je rencontre des gens, je prends des commandes et je m’en donne à cœur joie. Tant que je serai physiquement et mentalement en bonne santé, je continuerai à venir ici tous les jours. [le téléphone sonne] Je dois vous laisser pour répondre au téléphone. [parlant au téléphone] « Bon après-midi, Fisher ».

Je m’appelle Frank Savazzi et j’ai quatre-vingt-deux ans. Je suis arrivé à Toronto de Milan il y a soixante-cinq ans, en 1951 ; j’avais dix-sept ans. Mes débuts étaient assez difficiles parce que je ne parlais pas anglais et je pensais que les Canadiens étaient majoritairement francophones.

J’ai appris mon métier très jeune, à neuf ans: j’allais à l’école le matin, puis ma mère m’envoyait passer le reste de la journée chez un tailleur pour apprendre le métier, m’éviter d’errer dans les rues et de faire de mauvaises rencontres.

Si j’avais reçu un centime pour chaque point de couture, je serais millionnaire. [rires]

J’aime profondément mon métier. Je l’ai appris dans le centre de Milan, la capitale de la mode auprès d’excellents tailleurs. À mon arrivée au Canada, je confectionnais près d’une trentaine de costumes par semaine pour la Baie d’Hudson.

Aujourd’hui, je suis plus âgé alors j’ai ralenti la cadence: j’en fais un de temps en temps parce que j’adore ça. Jadis, l’un de mes anciens patrons à Milan, un tailleur hors du commun, avait soumis une demande pour aller travailler au Liban. À cette époque, les libanais étaient fatigués d’aller jusqu’en Europe pour se procurer un beau costume. Je fus donc mandaté pour y ouvrir un atelier qui devint très populaire. J’ai ensuite eu l’opportunité d’aller au Canada, mais ne voulant pas quitter ma famille et ma clientèle, j’ai reporté autant que possible et je suis resté à Milan. Je suis quand même allé passer l’examen pour voir si j’étais éligible, et j’ai été accepté, mais je continuais à repousser mon départ jusqu’à ce qu’on me dise que le Gouvernement du Canada pouvait annuler ma demande.

C’est comme ça que j’ai sauté le pas et que j’ai atterri à Toronto. Ma femme et nos trois jeunes enfants m’ont rejoint trois mois plus tard. Elle parlait français, anglais, italien et allemand et m’a beaucoup aidé à améliorer mon français. Nous avons acheté une maison parce que je ne voulais pas vivre comme les autres familles d’immigrants. Quand ma femme est décédée, j’ai élevé nos trois enfants seuls et je me suis remarié quand ils se sont mariés. Ça fait vingt-six ans que je suis avec Connie, ma seconde femme.

Plus personne ne veut apprendre un métier aujourd’hui, car ça demande énormément de temps et de patience et les gens veulent gagner de l’argent facilement. Notre apprentissage se faisait à la dure, mais ce temps est révolu. Nous savions tout faire : les pantalons, vestes, manteaux. Aujourd’hui avec le travail à la chaîne, une personne s’occupe de la poche, une autre de la manche, etc. C’est une autre façon de travailler.

Je n’aime pas les gens qui suivent les tendances comme des moutons. Créez votre propre style, soyez vous même et sortez du lot.

J’aime tout ce qui a attrait au Canada : des Autochtones à la Police Montée en passant par les montagnes de Colombie Britannique et je suis très reconnaissant pour la vie que le Canada m’a permis de vivre.

Ma boutique est une sorte de musée remplie d’objets, de peintures et de souvenirs amassés au cours des années. Malheureusement, elle fermera quand je déciderai d’arrêter, car personne ne souhaite prendre la relève.

Je m’appelle Harold Paul, j’ai quatre-vingt-sept ans et je suis le propriétaire de Paul et Fils. Je travaille six jours par semaine. Ma femme et moi sommes à la tête de cette compagnie que mes parents ont fondée en 1919. Ni nos enfants, ni nos petits-enfants ne sont intéressés à prendre la relève. Nous prenons énormément de plaisir à faire ce qu’on fait.

On s’entend très bien. Nos ateliers sont sur place. Nous fabriquons les rideaux, nous nous occupons du stylisme et nous avons une équipe en charge de l’installation. Notre travail ne se limite pas aux maisons, nous prenons également des mandats commerciaux, nous travaillons avec les plateaux de cinéma, les navires de croisière, tant que ça s’accroche, on s’en occupe. Vous pouvez venir nous rendre visite quand vous voulez.

Ma femme Sylvia et moi sommes assez âgés et nous commençons à nous demander s’il ne serait pas préférable de tout arrêter et de nous consacrer à nousmêmes. Lundi dernier c’était notre anniversaire de mariage. Nous nous sommes mariés un 29 février, il y a dix-sept années bissextiles, il y a donc soixante-huit ans. Nous sommes heureux en ménage et nous souhaitons que ça dure le plus longtemps possible.

Je m’appelle Charles Neri, j’ai quatre-vingt-un ans et je m’occupe de cette boutique à Philadelphie depuis quarante ans. J’espère qu’elle sera encore là dans quarante ans même après mon départ. Je rêve que ma fille Cindy reprenne les rênes quand je serai parti.

J’ai toujours aimé les antiquités, et m’entourer de beaux objets en écoutant de la bonne musique. C’est ce qui me garde en vie.

J’ai commencé ici en 1976 après avoir passé vingt-cinq ans à travailler ailleurs. Un jour, j’en ai eu marre et n’ayant aucune réelle éducation et ne sachant pas quoi faire d’autre, mon amour pour les antiquités m’a poussé à acheter cet immeuble et à ouvrir ce magasin. Je partageais mes journées entre mon ancien boulot en matinée, et la boutique en après-midi. Après quatre ou cinq ans, je me suis rendu compte que je pouvais vivre en ne faisant que ça et j’ai laissé tomber mon autre emploi.

Je viens ici depuis quarante ans, et chaque matin, comme au premier jour, je suis toujours aussi excité d’ouvrir ma boutique.

Je m’appelle Mario Antonio Hernández Escamilla ; les gens m’appellent Don Mario. J’ai soixante-douze ans et je suis un sculpteur spécialisé en art chrétien : je crée et restaure des icônes et statues religieuses. J’ai commencé à quatorze ans. Mon atelier est à cette adresse depuis

Mon père a étudié à l’Académie de San Carlos à Mexico. Il m’a tout appris : l’anatomie, le dessin, la sculpture, la gravure.

Mon arrière-arrière-grand-père, Margarito Hernández, a été le premier sculpteur de notre famille. Deux cent quatre ans plus tard, je suis le douzième sculpteur de cette dynastie et malheureusement le dernier.

L’église était l’un de mes clients les plus importants, mais elle ne m’envoie plus rien. Elle a abandonné ses paroissiens pour faire de la politique. Tout est fait en Chine aujourd’hui. C’est moins cher.

Je travaille tous les jours pour survivre. Mon souhait le plus cher était de former un apprenti, mais malheureusement, l’art chrétien n’intéresse plus personne. On se moque de ce que je vais devenir. Alors pourquoi devraisje me soucier des autres ? Cela peut paraître égoïste, mais c’est la triste vérité. J’emporterai toutes ces connaissances dans ma tombe. Ça sera ma revanche en quelque sorte.

Je m’appelle Pierre Guillebeaud, j’ai soixante-sept ans et je suis ferronnier d’art depuis plus de cinquante ans.

J’ai démarré à quinze ans comme apprenti chez un artisan spécialisé dans les rampes d’escalier et j’ai suivi des cours de design pendant trois ans à l’école des Beaux- Arts pour apprendre à dessiner et atteindre la perfection. Depuis, je fais ce métier qui me passionne.

Je travaille dans les églises et châteaux, je suis conseiller en décoration. Je travaille beaucoup avec des architectes : je leur fais des grilles, des rampes. Je fais beaucoup de restauration aussi.

Dans les années 60, on comptait une dizaine de forges d’art à Bordeaux. Il ne reste plus que la mienne aujourd’hui, installée dans les Chartrons depuis trente-deux ans.

J’ai essayé de transmettre le goût du métier à mon fils Charly. Il est passionné et travaille avec moi depuis une dizaine d’années en parallèle à ses études. Il a commencé très jeune et il adore ça. C’est lui qui reprendra l’atelier quand je déciderai de prendre ma retraite. Ma femme Françoise et notre autre fils, Adrien, nous aident également. L’atelier Fer Emeraude est une affaire de famille.

Je m’appelle Mehmet Oztekin, on me connaît sous le nom de « Gramofon Baba » (le père des gramophones), j’ai soixante-dix-sept ans. Mon magasin est situé dans le Grand Bazar d’Istanbul. Je suis le dernier réparateur de phonographes d’Istanbul.

J’ai consacré toute ma vie aux gramophones. Dès l’âge de sept ans, j’assistais mon père dans son atelier. À l’époque, les gramophones étaient très précieux. Je n’étais pas autorisé à les toucher, je lui passais ses outils. Mon père a également hérité sa passion de son père. Ce temps révolu où les apprentis apprenaient d’un maître me manque. La transmission du savoir est essentielle pour maintenir un métier en vie.

J’ai produit plus de neuf mille gramophones au cours des quarante-cinq dernières années, la plupart d’entre eux ont été envoyés aux quatre coins du monde. Le plus ancien que je possède date de 1905.

La Turquie était le seul pays où on les réparait dans les années 1980. J’ai formé de nombreux maîtres, mais faute de client, ils se sont retrouvés sans emploi, car l’intérêt envers l’instrument diminuait et les gens se débarrassaient de leur gramophone. J’ai eu quelques collectionneurs parmi mes élèves. Depuis quelques années, l’intérêt renaît et beaucoup de gens les chinent sur Internet et dans les marchés aux puces.

Je divise mes gramophones en trois catégories : ceux que j’ai réparés, ceux que j’ai conçus et les gramophones anciens.

Je les répare pour que les gens puissent les utiliser.

Je me considère comme une sorte de conservateur de cette culture. Les gramophones devraient être protégés pour les générations futures. Mon rêve est de créer un musée du gramophone en Turquie.

Je suis Edwige Charey. J’ai soixante-six ans. Mon nom d’origine n’est pas Charey. Mon grand-père, juif polonais, est venu passer quelque temps en France au début du siècle dernier. Lorsqu’il a déclaré son nom, Szare, avec la prononciation d’un juif polonais, la personne derrière le guichet a compris « charé », et a inscrit « Charey ». C’est donc sous ce nom qu’est né mon père en 1908.

La vie était dure à Paris pour mes grands-parents. Ils ont donc choisi de rentrer en Pologne dans leur petit village à côté de Varsovie.

La Seconde Guerre mondiale a éclaté et mes grands-parents ont décidé de garder le nom de Charey en espérant qu’il les sauverait. Malheureusement, il en a été autrement.

Après la guerre, mon père, qui était prisonnier des Allemands pendant cinq ans, ne savait plus où aller. Il est revenu en France profitant du fait qu’il était français.

Il a essayé de retrouver quelques membres de sa famille en allant à l’Hôtel Lutetia, où tous les déportés juifs polonais se réunissaient. Au bout de plusieurs mois, il se rendit compte que personne ne reviendrait et il s’est installé définitivement à Paris dans le 13° arrondissement.

Il a travaillé toute sa vie comme ouvrier tailleur et a épousé une française. Suite à ce mariage ma soeur est née en 1949, et moi en 1952. Je n’ai jamais été en Pologne de peur de ne pas pouvoir m’en remettre. Mon père y est retourné, mais malheureusement rien n’était plus là.

Je me destinais à devenir une grande artiste. J’ai rencontré un étudiant aux Beaux-Arts qui m’a fait découvrir l’art, la littérature et la presse et qui m’a fait connaître la Galcante, où j’ai travaillé pendant douze ans.

En 1993 j’ai pris la direction des Archives de la Presse, librairie spécialisée en presse en tout genre : ancienne, récente, mode, cinéma, sport. J’ai ensuite élargi en me lançant dans le livre et le beau.

Nous avons fermé la librairie en juillet 2013 à défaut de trouver un repreneur. Mon patron, Jacques Laurent, vu son âge, ne voulait plus continuer. J’aurais bien voulu former quelqu’un, transmettre ces connaissances acquises au fil des années à une personne plus jeune afin de garder ce savoir et cette passion en vie. Je trouve ça dur de ne pas pouvoir passer le flambeau.

Une galerie froide, très très froide a pris la place de ma boutique. J’aimais recevoir les gens, faire de nouvelles rencontres, être la confidente de certains de mes clients. Devant mon bureau j’avais une chaise et beaucoup de gens s’asseyaient devant moi pour me parler et me raconter leurs malheurs. Je pense que l’ambiance chaleureuse de la librairie s’y prêtait aussi.

L’une de mes plus belles rencontres fut Patrick Modiano, prix Nobel de littérature et lauréat du prix Goncourt, qui aimait venir me voir à la Galcante. Malgré sa timidité, il avait une confiance totale en moi. Sa femme le déposait et me le confiait pour toute la journée. Je passais des moments avec lui sur ses thèmes, notamment la Seconde Guerre mondiale et Paris. Lorsque M. Modiano citait un numéro de téléphone ou une adresse dans lun de ses livres, cela voulait dire qu’il l’avait retrouvé dans un bottin que je lui avais vendu. J’ai passé des moments très spéciaux avec lui.

Je l’ai croisé récemment en Bretagne, où vit ma soeur. Nous étions juste cinq sur la plage de Locquirec, ma soeur, sa petite-fille et moi, sa femme et lui. Nous nous sommes reconnus et salués. Ça a encore été une rencontre incroyable qui a confirmé qu’il était sur mon chemin de vie.

Aujourd’hui, je transmets ma passion du livre et du beau à mes petits-enfants à défaut de la transmettre à un repreneur. Je ne suis pas partie avec tristesse parce que je me suis rendu compte que tout cet acquis m’avait fait grandir. Je continue à chiner et acheter des livres, des revues et à partager ma passion à qui veut bien entendre mon histoire.

Mon nom est Adolfo. Je me consacre à la réparation et à la vente d'aspirateurs. C'est mon père qui m'a enseigné ce métier, et je continue à travailler ici. J'ai ouvert ce local en 1995 dans le quartier de la Condesa.

J'aimerais que ce métier se perpétue, pour continuer à servir les gens. Surtout pour des raisons économiques — on ne peut pas jeter un appareil et en racheter un nouveau comme ça. C'est une tradition, un métier qui existe depuis plusieurs années. Mon père l'a commencé, je l'ai repris en 1970, et je continue jusqu'à aujourd'hui.